DU VATICAN

Texte intégral

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POESIES | Les CAHIERS ET LES POESIES D’ANDRE

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LES NOURRITURES TERRESTRES. LES

WALTER. NOUVELLES NOURRITURES. AMYNTAS. SOTIES Les Caves bu VATICAN, Le PRoMETHEE MAL ENCHAINE, PALUDES, RECITS : ISABELLE. L’ECOLE DES FEMMES, suivi LA SYMPHONIE PASTORALE. ROBERT ef de GENEVIEVE. THESEE, ROMAN LES FAUX-MONNAYEURS, DIVERS

LE VOYAGE D’URIEN.

Lr RETOUR DE L’ENFANT PRODIGUE, SI LE GRAIN NE MEURT, VoYAGE AU CONGO.

LE RETOUR DU TCHAD, MorcEAUX CHOISIS. CoryDON.

INCIDENCES,

Divers.

JOURNAL DES FAUX-MONNAYEURS, SOUVENIRS DE LA COUR D’ASSISES, RETOUR DE L’U. R. S. S. RETOUCHES A MON RETOUR DEL’U. R.S.S. PAGES DE JOURNAL 1929-1932.

NOUVELLES PAGES DE JOURNAL, JournaL 1889-1939 théque de la Pléiade). D&cOUVRONS HENRI MICHAUX, JouRNAL 1939-1942. JouRNAL 1942-1949. L’AFFAIRE REDUREAU. LA SEQUESTREE DE POITIERS. INTERVIEWS IMAGINAIRES. AINSI SOIT-IL OU LES JEUX SONT FAITS, LITTERATURE ENGAGEE, textes réunis et présentés par Yvonne Davet. CEuVRES COMPLETES (15 VOL.).

THEATRE

Tutatre (Saiil, le roi Candaule, Cdipe, Perséphone, le Treiziéme Arbre).

LES CAVES DU VATICAN, farce d’aprés la sotie du méme auteur.

LE PROCES, en collaboration avec J.-L. Barrault, d’aprés le roman de Kafka.

CORRESPONDANCE

CoRRESPONDANCE AVEC FRANCIS JAMMES (1893-1938). (Préface et notes de Robert Mallet.) CORRESPONDANCE AVEC PAUL CLAUDEL (1899-1926). (Préface et notes de Robert Mallet.)

CoRRESPONDANCE AVEC PAUL VALERY (1890-1942). (Préface et notes de Robert Mallet.)

ANTHOLOGIE DE LA POESIE FRANGAISE. (1 vol., Bibliotheque de la Pléiade.) RoMANS, RECITS ET SOTIES, CEuvres lyriques. (Bibliothtque de la Pléiade.)

Chez d'autres éditeurs :

Dosrorrvsky (Plon). Essar SUR MONTAIGNE (J. Schiffrin) (Epuisé). Numguip er Tv? (J. Schiffrin) (Epuisé). L’IMMORALISTE (Mercure de France). La porte &TRorre (Mercure de France).

Priétextes (Mercure de France). Nouveaux pPRETEXTES (Mercure de France).

OscarR witDs (In Memoriam De

Profundis) (Mercure de France). UN ESPRIT NON PREVENU (Kra),

Parus dans Le Livre de Poche ;

LA PORTE &TROITR. ISABELLE. L’mmMorAtisTE,

LA SYMPHONIE PASTORALE. LEs FAUX-MONNAYEURS. L’ECOLE DES FEMMES, Suivi de ROBERT,

LEs NOURRITURES TERRESTRES suivi de LES NOUVELLES NOURRITURES.

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@ JACQUES COPEAU

' . . {ie bE ; © Editions Gallimard, 1922, te s Tous droits de reproduction, de traduction et dadaptation _ | _———s«stservés pour tous pays, y compris la Russie.

LIVRE PREMIER

ANTHIME ARMAND-DUBOIS

Pour ma part, mon choix est jait, J’at opté pour Vathéisme social. Cet athéisme, je Vat exprimé depuis une quinzaine d’ années, dans une série dowvrages...

GEORGES PALANTE.

Chronique philosophique du Mercure dz France (Déc. 1912).

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L’an 1890, sous le pontificat de Léon XIII, la renommée du doéteur X, spécialiste pour maladies d’origine rhuma- tismale, appela a Rome Anthime Armand-Dubois, franc- macon.

Eh quoi? s’écriait Julius de Baraglioul, son beau-frére, C’est votre corps que vous vous en allez soigner a Rome! Puissiez-vous reconnaitre la-bas combien votre ame est plus malade encore!

A quoi répondait Armand-Dubois sur un ton de commi- sération renchérie :

Mon pauvre ami, regardez donc mes épaules.

Le débonnaire Baraglioul levait les yeux malgré lui vers les épaules de son beau-frére; elles se trémoussaient, comme soulevées par un rire profond, irrépressible; et c’était certes gtand-pitié que de voir ce vaste corps a demi perclus occuper a cette parodie le reliquat de ses disponibilités musculaires. Allons! décidément leurs positions étaient prises, l’élo- quence de Baraglioul n’y pourrait rien changer. Le temps peut-étre? le secret conseil des saints lieux... D’un air immensément découragé, Julius disait seulement :

-

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Anthime, vous me faites beaucoup de peine (les épaules aussitot s’arrétaient de danser, car Anthime aimait son beau-frére). Puissé-je, dans trois ans, a l’époque du jubilé, lorsque je viendrai vous rejoindre, puissé-je vous trouver amendeé!

Du. moins Véronique accompagnait-elle son époux dans des dispositions d’esprit bien différentes : pieuse autant que sa sccur Marguerite et que Julius, ce long séjour a Rome répondait 4 Pun des chers entre ses veux; elle meublait de menues pratiques pieuses sa monotone vie décue, et, bréhaigne, donnait a Vidéal les soins que ne réclamait d’elle aucun enfant. Hélas! elle ne gardait pas grand espoir de ramener 4 Dieu son Anthime. Elle savait depuis longtemps de quel entétement était capable ce large front barré de quel déni. L’abbé Flons Vavait avertie :

Les plus inébranlables résolutions, lui disait-il, madame, ce sont les pires. N’espérez plus que d’un miracle. a Méme, elle avait cessé de s’attrister. Dés les premiers

jours de leur installation 4 Rome, chacun des deux époux, de son cété, avait réglé son existence retirée : Véronique dans les occupations du ménage et dans les déyotigns, Anthime dans ses recherches scientifiques. Ils vivaient ainsi l'un prés de l’autre, l’un contre l’autre, se supportant en se tournant le dos, Grace a quoi régnait entre eux une maniére de concorde, planait sur eux une sorte de demi- félicité, chacun d’eux trouvant dans le support de lautre Vemploi discret de sa vertu.

L’appartement qu’ils avaient loué par lentremise d’une agence présentait, comme la plupart des logements ita- liens, joints 4 d’imprévus avantages, de remarquables inconvénients. Occupant tout le premier étage du palais

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Forgetti, via in Lucina, il jouissait d’une assez belle terrasse, ou tout aussit6t Véronique s’était mis en téte de cultiver des aspidistras, qui réussissent si mal dans les appartements de Paris; mais, pour se rendre sur la terrasse, force était de traverser l’orangerie dont Anthime avait fait aussitdt son laboratoire, et dont il avait été convenu qu’il livrerait passage de telle heure 4 telle heure du jour. :

Sans bruit, Véronique poussait la porte, puis glissait

furtivement, les yeux au sol, comme passe un convers

devant les graffiti obscénes; car elle dédaignait de voir, tout au fond de la piéce, débordant du fauteuil ot s’accotait une béquille, l’énorme dos d’Anthime se vouter au-dessus d’on ne sait quelle maligne opération. Anthime, de son cété, affectait de ne la point entendre. Mais, sitdt qu’elle avait repassé, il se soulevait lourdement de son siége, se trainait vers la porte et, plein de hargne, les lévres serrées, d’un coup d’index autoritaire, vlan! poussait le loquet.

C’était Vheure bientét ot, par l’autre porte, Beppo le procureur entrait prendre les commissions.

Galopin de douze ans ou treize, en haillons, sans parents, sans gite, Anthime l’avait remarqué peu de jours aprés son attivée 4 Rome. Devant l’hétel ot le couple était d’abord descendu via di Bocca di Leone, Beppo sollicitait l’atten- tion du passant au moyen d’un criquet blotti sous une pincée d’herbe dans une petite nasse de jonc. Anthime avait donné dix sous pour l’insecte, puis, avec le peu d’italien qu’il savait, tant bien que mal avait fait entendre a enfant que, dans l’appartement ot il devait emménager le lendemain, via in Lucina, il aurait bientét besoin de quelques rats. Tout_ce qui rampait, nageait, trottait_ou volait servait a le documenter. II travaillait sur la chair vive.

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Beppo, procureur-né, aurait fourni l’aigle ou la louve du Capitole. Ce métier lui plaisait qui flattait son gott de mataude. On lui donnait dix sous par jour; il aidait, d’autre part, au ménage. Véronique d’abord le regardait d’un mauvais ceil; mais du moment qu’elle le vit se signer en passant devant la Madone a l’angle nord de la maison, elle lui pardonna ses guenilles et lui permit de porter jusqu’a la cuisine l’eau, le charbon, le bois, les sarments; il portait méme le panier quand il accompagnait Véronique au marché le mardi et le vendredi, jours ot: Caroline, la bonne quwils avaient amenée de Paris, était trop occupée pat le ménage.

Beppo n’aimait pas Véronique; mais il s’était épris du savant, qui bientdt, au lieu de descendre péniblement dans la cour prendre livraison des victimes, permit 4 enfant de monter au laboratoire. On y accédait direftement par la tetrasse, qu’un escalier dérobé reliait a la cour. Dans sa revéche solitude, le coeur d’Anthime battait un peu lorsque approchait le faible claquement des petits pieds nus sur les dalles. Il n’en laissait rien voir : rien ne le dérangeait de son travail.

L’enfant ne frappait pas a la porte vitrée : il grattait; et, comme Anthime regtait courbé devant sa table sans répondre, il avangait de quatre pas et jetait de sa voix fraiche un “permesso?” qui remplissait d’azur la piéce. A la voix on edt dit un ange : c’était un aide-bourreau, Dans ce sac qu’il posait sur la table 4 supplice, quelle nouvelle victime apportait-ilP Souvent, trop absorbé, Anthime n’ouvrait pas le sac aussitét; il y jetait un rapide coup d’ceil; du moment que la toile tremblait, c’était bien : rat, soutis, passereau, grenouille, tout était bon pour ce Moloch, Parfois Beppo n’apportait rien; il entrait tout de méme : il savait qu’Armand-Dubois |’attendait, ftit-ce

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ANTHIME ARMAND-DUBOIS ces

les mains vides; et, tandis que l’enfant silencieux aux cétés du savant se penchait vers quelque abominable expétience, je voudrais pouvoir assurer que le savant ne godtait pas un vaniteux plaisir de faux dieu 4 sentir le regard étonné du petit se poser, tour 4 tour, plein d’épouvante, sur l’animal, plein d’admiration sur lui-méme.

En attendant de s’attaquer a l’homme, Anthime Armand: Dubois prétendait simplement réduire en “tropismes toute l’aétivité des animaux qu’il observait. Tropismes! Le mot n’était pas plus tot inventé que deja l’on ne compre- nait plus rien d’autre; toute une catégorie de psychologues ne consentit plus qu’aux fropames. ‘Tropismes! Quelle lumiére soudaine émanait de ces syllabes! Evidemment Porganisme cédait aux mémes incitations que l’héliotrope lorsque la plante involontaire tourne sa fleur face au soleil (ce qui est aisément réductible 4 quelques simples lois de physique et de thermo-chimie). Le cosmos enfin se douait d’une bénignité rassurante. Dans les plus surprenants mouvements de l’étre on pouvait uniment reconnaitre une parfaite obéissance a l’agent.

Pour setvir a ses fins, pour obtenir de l’animal mateé Vaveu de sa simplicité, Anthime Armand-Dubois venait d’inventer un compliqué systéme de boites a couloirs, a trappes, 4 labyrinthes, 4 compartiments contenant les uns la nourriture, les autres rien, ou quelque poudte sternuta- toire, 4 portes de couleurs ou de formes différentes : instru- ments diaboliques qui tot aprés firent fureur en Allemagne et qui, sous le nom de Vexierkasten, servirent a la nouvelle école psycho-physiologique a faire un pas de plus dans Pincrédulité. Et pour agir distinétement sur l’un ou l’autre sens de l’animal, sur |’une ou l’autre partie du cerveau, il aveuglait ceux-ci, assourdissait ceux-la, les chatrait, les décortiquait, les écervelait, les dépouillait de tel ou tel

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organe que vous eussiez juré indispensable, dont |’animal, pour Dinstruétion d’Anthime, se passait.

Son Communiqué sur les réflexes conditionnels” venait de révolutionner |’Université d’Upsal; d’apres discussions s’étaient élevées, auxquelles avait pris part l’élite des savants étrangers. Dans l’esprit d’Anthime, cependant, s’ameu- taient les questions nouvelles; laissant donc ergoter ses collégues, il poussait ses investigations dans d’autres voies, prétendant forcer Dieu dans de plus secrets retranchements.

Que toute activité entrainat une usure, il ne lui suffisait pas de l’admettre grosso modo, ni que Vanimal, par le seul exetcice de ses muscles ou de ses sens, dépensat. Aprés chaque dépense, il demandait : combien? Et le patient exténué cherchait-il 4 récupérer, Anthime, au lieu de le noutrir, le pesait. L’apport de nouveaux éléments etit compliqué par trop l’expérience que voici : six rats jet- nants et ligotés entraient quotidiennement en balance; deux aveugles, deux borgnes, deux y voyant; de ces der- niers un petit moulin mécanique fatiguait sans cesse la vue, Aprés cinq jours de jeine, dans quels rapports étaient les pertes respectives? Sut de petits tableaux ad hoc, Armand- Dubois, chaque jour, 4 midi, ajoutait de nouveaux chiffres triomphaux,

Il Le jubilé était tout proche. Les Armand-Dubois atten- daient les Baraglioul d’un jour 4 l’autre. Le matin que parvint la dépéche annongant leur arrivée pour le soir, Anthime sortit pour -s’acheter une cravate.

Anthime sortait peu; le moins souvent possible, se remuant malaisément; Véronique faisait volontiers pour

ANTHIME ARMAND-DUBOIS 13;

lui ses emplettes; on amenait a lui les fournisseurs, qui |

prenaient commande d’aprés modéle. Anthime ne se souciait plus des modes; mais, pour simple qu’il désirat sa cravate (modeste nceud de surah noir), encore la voulait- ik choisir. Le plastron en satin carmélite, qu’il avait acheté pour le voyage et mis durant son séjour a l’hétel, s’échap- pait constamment du gilet, qu’il avait accoutumé de porter trés ouvert; Marguerite de Baraglioul trouverait certaine- ment trop négligé le foulard créme qui l’avait remplacé, et que maintenait, monté sur épingle, un vieux gros camée sans valeur; il avait eu bien tort de quitter les petits noeuds noirs tout faits qu’il portait 4 Paris communément, et surtout de n’en pas garder un pour modéle. Quelles formes allait-on lui proposer? Il ne se déciderait pas avant d’avoir visité plusieurs chemisiers du Corso et de la via dei Con- dotti. Les coques, pour un homme de cinquante ans, étaient trop libres; décidément c’était un nceud tout droit, d’un noir bien mat, qui convenait...

Le déjeuner n’était que pour une heure. Anthime rentra vers midi avec l’emplette, a temps pour peser ses animaux.

Ce n’était pas qu’il fit coquet, mais Anthime éprouva le besoin d’essayer sa cravate avant de se mettre au travail. Un débris de miroir gisait la, qui lui servait naguére a provoquer des tropismes; il le posa de champ contre une cage et se pencha vers son propre reflet.

Anthime portait en brosse des cheveux encore épais, jadis roux, aujourd’hui de cet inconstant jaune grisatre que prennent les vieux objets d’argent doré; ses sourcils avancaient en broussailles au-dessus d’un regard plus gris, plus froid qu’un ciel d’hiver; ses favoris, arrétés haut et coupés court, avaient conservé le ton fauve de sa moustache bourrue. Il passa le revers de la main sur ses joues plates, sous son large menton carré :

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14 LES CAVES DU VATICAN

Oui, oui, marmonna-t-il, je me raserai tantot.

Il sortit de ’'envoloppe la cravate, la posa devant lui; enleva l’épingle-camée, puis le foulard. Sa nuque était puissante, qu’encerclait un col demi-haut, échancré par- devant et dont il rabattait les pointes. Ici, malgré tout mon désir de ne relater que Vessentiel, je ne puis passer sous silence la loupe d’Anthime Armand-Dubois. Car, tant que je n’aurai pas plus sdrement appris 4 déméler l’accidentel du nécessaire, qu’exigerais-je de ma plume sinon exactitude et rigueur? Qui pourrait affirmer en effet que cette loupe navait joué aucun réle, qu’elle n’avait pesé d’aucun poids dans les décisions de ce qu’Anthime appelait sa bre pensée? Plus volontiers il passait outre sa sciatique; mais cette mesquinerie, il ne la pardonnait pas au bon Dieu.

Ca lui était venu il ne savait comment, peu de temps aprés son mariage; et d’abord il n’y avait eu, au sud-est de son oreille gauche, ot le cuir devient chevelu, qu’un cicer sans autre importance; longtemps, sous l’abondant cheveu qu’il ramenait en boucle par-dessus, il put dissimuler l’excroissance; Véronique, elle-méme, ne avait pas encore remarquée, lorsque, dans une caresse nofturne, sa main soudain la rencontrant :

Tiens! qu’est-ce que tu as la? s’était-elle écriée.

Et comme si, démasquée, la grosseur n’avait plus a garder de retenue, elle prit en peu de mois les dimensions dun ceuf de perdrix, puis de pintade, puis de poule et s’en tint la, tandis que le cheveu plus rare se partageait 4 l’entour delle et ’exposait. A quarante-six ans, Anthime Armand- Dubois n’avait plus 4 songer 4 plaire; il coupa ras ses cheveux et adopta cette forme de faux cols demi-hauts dans lesquels une sorte d’alvéole réservée cachait la loupe. et la révélait 4 la fois. Suffit pour la loupe d’Anthime.

Il passa la cravate autour de son cou. Au centre de la

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cravate, 4 travers un petit couloir de métal, devait glisser. le ruban d’attache, que s’apprétait 4 coincer un bec en levier.-Ingénieux appareil, mais qui n’attendait que la visite du ruban pour abandonner la cravate; celle-ci retomba, sur la table d’opération. Force était de recourir 4 Véro- nique; elle accourut a l’appel.

Tiens, recouds-moi ¢a, dit Anthime.

Travail ala machine: ¢a ne vaut rien, murmura-t-elle.

Il est de fait que ¢a ne tient pas.

Véronique portait toujours, piquées a son caraco d’inté- rieur, sous le sein gauche, deux aiguilles tout enfilées, Pune de blanc, l’autre de noir. Prés de la potte- -fenétre, sans méme s’asseoir, elle commenga la réparation, Anthime cependant la tegardait. C’était une assez forte femme, aux traits marqués; entétée comme lui, mais accorte aprés tout, et la plupart du temps souriante, au point qu’un peu de moustache ne durcissait pas trop son visage.

Elle a du bon, pensait Anthime en la voyant tirer Paiguille. J’aurais pu épouser une coquette qui m’etit trompé une volage qui m’ett planté 1a, une bavarde qui m’etit rompu la téte, une bécasse qui m’etit fait sortir de mes gonds, une grinchue comme ma belle-sceur...

Et sur un ton moins rogue que de coutume :

Merci, dit-il, comme Véronique, son travail achevé, repartait.

La cravate neuve a son cou, Anthime a présent est tout a ses pensées. Plus aucune voix ne s’éléve, ni au-dehors, ni dans son ceeur. Il a déja pesé les rats aveugles. Qu’est-ce a dire? Les rats borgnes sont stationnaires. Il va peser le couple intact. Tout a coup un sursaut si brusque que la béquille roule 4 terre. Stupeur! les rats intaéts... il les repése a neuf; mais non, il faut bien s’en convaincre : les rats

16 LES GAVES DU VATICAN

intaéts, depuis hier, ont augmenté! Une lueur traverse son cerveau :

Véronique!

Avec un grand effort, ayant ramassé sa béquille, il se rue

vers la porte : Véronique!

Elle accourt de nouveau, obligeante. Alors lui, sur le pas de la porte, solennellement :

Qui est-ce qui a touché 4 mes rats?

Pas de réponse. Il reprend lentement, détachant chaque mot, comme si Véronique avait cessé de comprendre faci- lement le frangais :

Pendant que j’étais sorti, quelqu’un leur a donné 4 manger, Hét-ce vous?

Alors elle, qui retrouve un peu de courage, se retourne vers lui presque agressive :

Tu les laissais mourir de faim, ces pauvres bétes. Je n’ai pas dérangé ton expérience; simplement je leur ai...

Mais il l’a saisie par la manche et, clopinant, la méne jusqu’a la table ot, désignant les tableaux d’observations :

Vous voyez bien ces feuilles ot depuis quinze jours je consigne mes rematques sur ces bétes : ce sont celles mémes qu’attend mon collégue Potier pour en donner lecture a l’Académie des Sciences en sa séance du 17 mai prochain. Ce quinze avril, jour ou nous sommes, 4 la suite de ces colonnes de chiffres, que puis-je écrire? que dois-je écrire?...

Et comme elle ne souffle mot, du bout carré de son index, comme avec un stylet, grattant espace blanc du papier :

Ce jour-la, reprend-il, madame Armand-Dubois, épouse de lobservateur, n’écoutant que son tendre cceur, commit la... qu’est-ce que vous voulez que je mette? la maladresse? l’imprudence? la sottise?...

ANTHIME ARMAND-DUBOIS~ 17

Ecrivez plutét : eut pitié de ces pauvres bétes, vidtimes d’une curiosité saugrenue.

Il se redresse, trés digne :

Si c’est ainsi que vous le prenez, vous comprendrez, madame, que désormais je doive vous prier de passer par Pescalier de la cour pour aller soigner vos plantations.

Croyez-vous que j’entre jamais dans votre galetas pour mon plaisir?

Epargnez-vous la peine d’y entrer 4 l’avenir.

Puis, joignant 4 ces mots l’éloquence du geste, il saisit les feuilles d’observations et les déchire en petits morceaux.

“Depuis quinze jours ”, a-t-il dit : en vérité ses rats ne jeGnent que depuis quatre. Et son irritation sans doute s’est exténuée dans cette exagération du grief, car a table il peut montrer un front serein; méme, il pousse la philo- sophie jusqu’a tendre a sa moitié une dextre conciliatrice. Car, moins encore que Véronique, il ne se soucie de donner a ce ménage si bien pensant des Baraglioul le speétacle de dissensions dont ceux-ci ne manqueraient pas de faire les opinions d’Anthime responsables.

Vers cinq heures Véronique change son caraco d’inté. rieur contre une jaquette de drap noir et part a la rencontre de Julius et de Marguerite, qui doivent entrer en gare de Rome 4 six heures. Anthime va se raser; il a bien voulu remplacer son foulard par un neeud droit : voici qui doit suffire; il répugne 4 la cérémonie et prétend ne pas désavouer devant sa belle-sceur une veste d’alpaga, un gilet blanc chiné de bleu, un pantalon de coutil et de confortables pantoufles de cuir noir sans talons, qu’il garde méme pour sortir, et qu’excuse sa claudication.

Il ramasse les feuilles déchirées, remet bout a bout les fragments, et recopie soigneusement tous les chiffres, en attendant les Baraglioul.

18 LES CAVES DU VATICAN

i Ill

La famille de Baraglioul (le g/ se prononce en / mouillé, a Vitalienne, comme dans Broglie (duc de) et dans miglion- naire) est originaire de Parme. C’est un Baraglioli (Ales- sandro) qu’épousait en secondes noces Filippa Visconti, en 1514, peu de moi aprés l’annexion du duché aux Etats de l’Eglise. Un autre Baraglioli (Alessandro également) se distingua 4 la bataille de Lépante et mourut assassiné en 1580, dans des citconstances qui demeurent mystérieuses. Il serait aisé, mais sans grand intérét, de suivre les destinées de la famille jusqu’en 1807, époque ot Parme fut réuni a la France, et ot Robert de Baraglioul, grand-pére de Julius, vint s’installer 4 Pau. En 1828, il recut de Charles X la couronne de comte couronne que devait porter si noblement un peu plus tard Juste-Agénor, son troisiéme fils (les deux premiers moururent en bas age), dans les ambassades ow brillait son intelligence subtile et triom- phait.sa diplomatie.

Le deuxiéme enfant de Juste-Agénor de Baraglioul, Julius, qui depuis son mariage vivait complétement rangé, avait eu quelques passions dans sa jeunesse. Mais, du moins, pouvait-il se rendre cette justice que son cceur n’avait jamais dérogé. La distin&tion fonciére de sa nature et cette sorte d’élégance morale qui respirait dans ses moindres écrits avaient toujours empéchés ses désirs sur la pente ou sa curiosité de romancier leur edt sans doute laché bride. Son sang coulait sans turbulence, mais non pas sans chaleur, ainsi qu’en eussent pu témoigner plusieurs aristocratiques

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beautés... Et je n’en parlerais pas ici, si ses premiers romans ne Vavaient clairement laissé entendre; a quoi ils durent en partie le grand succés mondain qu’ils remportérent. La haute qualité du public susceptible de les admirer leur permit de paraitre : ’un dans le Correspondant, deux auttes dans la Revue des Deux Mondes. C’est ainsi que, comme malgré lui, encore jeune, il se trouva tout porté vers lAcadémie : déja semblaient l’y destiner sa belle allure, la “grave onction de son regard et la paleur pensive de son front.

Anthime professait grand mépris pour les avantages du rang, de la fortune et de l’aspe, ce qui ne laissait pas de mortifier Julius; mais il appréciait chez Julius certain bon naturel, et une grande maladresse dans la discussion, qui souvent laissait a la libre pensée l’avantage.

A six heures, Anthime entend stopper devant la porte la voiture de ses hdtes. I] sort a leur rencontre sur le palier. - Julius monte le premier. Avec son chapeau cronstadt, son pardessus droit a revers de soie, on le dirait en tenue de visite, non de voyage, n’était le chale écossais qu’il porte sut Vavant-bras; la longueur du trajet ne l’a nullement éprouve. ;

- Marguerite de Baraglioul suit, au bras de sa sceur; elle, trés défaite au contraire, capote et chignon de travers, tré- buchant aux marches, un quartier de visage caché par son mouchoir qu’elle tient en compresse... Comme elle appro- che d’Anthime :

Marguerite a un charbon dans l’ceil, glisse Véronique.

Julie, leur fille, gracieuse enfant de neuf ans, et la bonne, qui ferment la marche, gardent un silence consterné.

Avec le caraétére de Marguerite, il ne s’agit pas de prendre la chose en riant : Anthime propose d’envoyer

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quérir un oculiste; mais Marguerite connait de réputation les médicastres italiens, et ne-veut pour rien au monde en entendre parler; elle souffle d’une voix mourante: ,

De l’eau fraiche. Un peu d’eau fraiche, simplement. Ah! :

Ma chére sceur, effeftivement, teprend Anthime, Veau fraiche pourra vous soulager un instant en décon- gestionnant votre ceil; mais elle n’enlévera pas le mal.

Puis, se tournant vers Julius :

Avez-vous pu voir ce que c’était?

Pas trés bien. Dés que le train s’arrétait et que je me proposais d’examiner, Marguerite commengait de s’énetver...

Mais ne dis donc pas'‘cela, Julius! Tu as été horrible- ‘ment maladroit. Pour me soulever la paupiére, tu as com- mencé pat me retourner tous les cils...

Voulez-vous que j’essaie 4 mon tour, dit Anthime : je serai peut-étre plus habile?

Une facchino montait les malles. Caroline alluma une lampe a réflecteur.

Voyons, mon ami, tu ne vas pas faire cette opération dans le passage, dit Véronique, et elle méne les Baraglioul a leur chambre.

L’appartement des Armand-Dubois se développait autour de la cour intérieure ot prenaient jour les fenétres’ d’un couloir qui, partant du vestibule, rejoignait l’oran- getie. Sur ce couloir ouvraient les portes de la salle a manger d’abord, puis du salon (énorme piéce d’angle, mal meublée, dont ne se servaient pas les Anthime), de deux chambres d’amis prépatées, la premiére pour le couple Baraglioul, la seconde plus petite pour Julie, auprés de la derniére chambre, celle du couple Armand-Dubois. Toutes ces pieces, d’autre part, communiquaient entre elles inté-

ANTHIME ARMAND-DUBOIS ~ 21

tieutement. La cuisine et deux chambres de bonnes don- naient sur l’autre cété du palier...

Je vous en prie, ne soyez pas tous autour de moi, gémit Marguerite; Julius, occupe-toi donc des bagages.

Véronique a fait asseoir sa sceur dans un fauteuil et tient la latnpe, tandis qu’Anthime s’attentionne :

Le fait est qu’il est enflammeé. Si vous retiriez votre chapeau.

Mais Marguerite, craignant peut-étre que sa coiffure en ~ désordre ne laisse paraitre ses éléments d’emprunt, déclare qu’elle ne le retirera que plus tard; un chapeau cabriolet a brides ne l’empéchera pas d’appuyer sa nuque au dossier.

Alots vous m’invitez 4 sortir la paille de votre ceil avant d’déter la solive qui est dans le mien, dit Anthime avec une sorte de ricanement. Voila qui me parait bien contraire aux préceptes évangéliques|!

Ah! je vous en prie, ne me faites pas trop chérement payer vos soins.

Je ne dis plus rien... Avec le coin d’un mouchoir propre... je vois ce que c’est... n’ayez pas peur, cré-nom! regatdez au ciell.,. la voici.

Et Anthime enléve 4 la pointe du mouchoir une escar- bille imperceptible.

Merci! merci. Laissez-moi, maintenant; j’ai une affreuse migraine.

Tandis que Marguerite repose, que Julius déballe avec la bonne et que Véronique surveille les préparatifs du repas, Anthime s’occupe de Julie qu’il a emmenée dans sa chambre. Il avait quitté sa niéce toute petite et reconnait mal cette grande fillette au sourire déja gravement ingénu, Au bout d’un peu de temps, comme il la tient prés de lui, causant des menues pueérilités qu’il espérait pouvoir lui

22 . *‘LES“CAVES DU VATICAN

plaire, son tegard s’accroche 4 une mince chainette d’atgent que enfant porte au cou et a laquelle il flaire que doivent étre suspendues des médailles. D’un glissement indiscret de son gtos index il raméne celles-ci sur le devant du cor- sage et, cachant sa maladive répugnance sous un masque d’étonnement :

Qu’eSst-ce que c’est que ces machinettes-la?

Julie comprend fort bien que la question n’est pas sétieuse; mais pourquoi s’offusquerait-elle?

Comment, mon oncle! vous n’avez jamais vu des médailles ?

Ma foi non, ma petite, ment-il; ca n’est pas joli-joli, mais je pense que cela sert a quelque chose.

Et comme la sereine piété ne répugne pas A quelque espi¢glerie innocente, l’enfant avise, contre la glace au- dessus de la cheminée, une photographie qui la représente et, la désignant du doigt :

Vous avez la, mon oncle, le portrait d’une petite fille qui n’est pas non plus joli-joli. A quoi donc peut-il vous servir?

Surpris de trouver chez une cagotine un si malicieux esprit de repartie, et sans doute tant de bon sens, l’oncle Anthime est, momentanément désarconné. Avec une fillette de neuf ans, il me peut pourtant pas engager une discussion métaphysique! Il sourit. La petite aussitét. se saisissant de l’avantage et montrant les piécettes saintes. ;

Voici, dit-elle, celle de sainte Julie, ma patronne, et celle du Sacré-Cceur de Notte...

Du bon Dieu, tu n’en as pas une? interrompt absur- dement Anthime.

L’enfant répond trés naturellement :

Non; du bon Dieu, on n’en fait pas... Mais voici la plus jolie : c’est celle de Notre-Dame de Lourdes, que m’a

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~~

ANTHIME ARMAND-DUBOIS~ 23,

donnée la tante Fleurissoire; elle l’a rapportée de Lourdes; je l’ai mise 4 mon cou le jour ou petit pere et maman m’ont offerte a la Sainte Vierge.

C’en est trop pour Anthime. Sans chercher 4 comptendte un instant ce qu’évoquent d’ineffablement gracieux ces images, le mois de mai, le blanc et le bleu cortége des enfants, il cede 4 un maniaque besoin de blasphéme :

Hlle n’a donc pas voulu de toi, la bonne Sainte Vierge,

que tu es encore avec nous?

La petite ne répond rien. Se rend-elle compte déja qu’a de certaines impertinences le plus sage est de ne rien répondre? Au reste, qu’est-ce a dire? aprés cette question saugtenue, ce n’est pas Julie, c’est le franc-magon qui rougit, trouble léger, compagnon inavoué de |’indé- cence, confusion passagéte que l’oncle cachera en déposant sur le front candide de sa niéce un respectueux baiser réparateut.

Pourquoi faites-vous le méchant, l’oncle Anthime?

La petite ne se méprend pas : au fond, ce savant impie est sensible.

Alors pourquoi cette résistance obstinéeP

A ce moment Adeéle ouvre la porte :

Madame réclame mademoiselle.

Appatemment Marguerite de Baraglioul tedoute |’in- fluence de son beau-frére et se soucie peu de laisser long- temps sa fille avec lui. C’est ce qu’il osera lui dire, a demi- Voix, un peu plus tard, tandis que la famille se rend a table, Mais Marguerite lévera sur Anthime un ceil encore légére- ment enflammé :

Peur de vous? Mais, cher ami, Julie aurait converti douze de vos pareils avant que vos moqueries aient pu rempotter le plus petit succés sur son ame. Non, non, nous sommes plus solides que cela, nous autres. Tout de méme

24 LES CAVES DU VATICAN

songez que c’est une enfant... Elle sait tout ce qu’on peut attendre de blasphéme d’une époque aussi corrompue et dans un pays aussi honteusement gouverné que le notre. Mais il est triste que les premiers motifs de scandale lui soient offerts par vous, son oncle, que nous voudrions lui apprendre a respecter.

IV-

Ces paroles si mesurées, si sages, sauront-elles calmer Anthime?

Oui, pendant les deux premiers services (au reste le diner, bon mais simple, n’a que trois plats) et tandis que la conver- sation familiale musardera le long de sujets non épineux. Par égard pour l’ceil de Marguerite, on parlera d’abord oculistique (les Baraglioul feignent de ne point voir que la loupe d’Anthime a grossi), puis de la cuisine italienne, par gentillesse pour Véronique, avec allusions a l’excellence de son diner. Puis Anthime demandera des nouvelles des Fleurissoire que les Baraglioul ont été voir derniérement a Pau, et de la comtesse de Saint-Prix, la sceur de Julius, qui villégiature dans les environs; de Geneviéve enfin, l’exquise fille ainée des Baraglioul, que ceux-ci auraient souhaité emmener avec eux 4 Rome, mais qui jamais n’avait consenti a s’éloigner de ’hépital des Enfants-Malades, 01 chaque matin, rue de Sévres, elle va panser les plaies des petits malheureux. Puis Julius jettera sur le tapis la grave question de expropriation des biens d’Anthime : il s’agit de terrains qu’Anthime avait achetés en Egypte lors d’un premier voyage qu'il fit, jeune homme, dans ce pays; mal situés, ces terrains n’avaient pas acquis jusqu’a présent grande valeur;

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ANTHIME ARMAND-DUBOIS-~ 25

mais il était question, depuis peu, que la nouvelle ligne de chemin de fer du Caire 4 Héliopolis les traversat : certes la bourse des Armand-Dubois, qu’ont surmenée de hasar- deuses_spéculations, a grand besoin de cette aubaine; pourtant Julius, avant son départ, a pu parler 4 Maniton, Pingénieur-expert commis a l’étude de la ligne, et conseille a_son beau-frére de ne point trop dorer son espérance :

il pourrait bien rester Gros-Jean. Mais ce qu’Anthime ne dit pas, c’est que l’affaire est entre les mains de la Loge, qui

- n’abandonne jamais les siens.

Anthime a présent parle a Julius de sa candidature a Académie, de ses chances : il en parle en souriant, parce qu il n’y croit guére; et Julius, lui-méme, feint une indiffé- rence tranquille et comme renoncée : a quoi bon raconter que sa sceur, la comtesse Guy de Saint-Prix, tient le cardinal André dans sa manche et, partant, les quinze immortels qui toujours votent avec lui? Anthime esquisse un compli- ment trés léger, sur le dernier roman de Baraglioul : L’ Air des Cimes. Le fait est qu’il a trouvé le livre exécrable; et Julius, qui ne s’y méprend pas, se hate de dire, pour mettre son amour-propre a couvert :

Je pensais bien qu’un tel livre ne pourrait pas vous plaire.

, Anthime consentirait encore 4 excuser le livre, mais cette allusion a ses opinions le chatouille; il proteste que celles-ci n’inclinent en rien les jugements qu’il porte sur les ceuvres d’art en général, et sur les livres de son beau-frére en particulier. Julius sourit avec une accommodante condes- cendance et, pour changer de sujet, demande a son beau- frére des nouvelles de sa sciatique, qu’il appelle par erreur : son lumbago. Ah! pourquoi Julius ne s’est-il pas plutdt enquis de ses recherches scientifiques? On aurait eu beau jeu de lui répondre. Son lumbago! Pourquoi pas sa loupe,

4% +LES CAVES DU VATICAN

bientét? Mais ses recherches scientifiques, apparemment son beau-frére les ignore : il préfére les ignorer... Anthime, tout échauffé déja et que précisément le lumbago fait soufftir, ricane et répond hargneux :

Si je vais mieux?... Ah! ah! ah! vous en seriez bien faché!

Julius s’étonne et prie son beau-fréte de lui apprendre ce qui lui vaut le prét d’aussi peu charitables sentiments.

Parbleu! vous aussi vous savez appeler le médecin _ sitot qu’un des vétres est malade; mais, quand votre malade guérit, la médecine n’y est plus pour rien : c’est a cause des priéres que vous avez faites pendant que le médecin vous soignait. Celui-la qui n’a point fait ses Paques, parbleul vous trouveriez bien impertinent qu’il guérit!

Plutét que de prier, vous préférez rester malade? dit d’un ton pénétré Marguerite.

De quoi vient-elle se méler? D’ordinaire elle ne prend jamais part aux conversations d’intérét général et fait la supptimée dés que Julius ouvre la bouche. C’est entre hommes qu’ils causent; foin des ménagements! Il se tourne abruptement vers elle :

Ma charmante, sachez que si la guérison était 1a, 1a, vous m’entendez bien, et il désigne éperdument la saliére, tout prés, mais que je dusse, pour avoir le droit de m’en saisir, implorer Monsieur le Principal (c’est ainsi qu'il s’amuse, dans ses jours d’humeur, a appelet Etre Suptéme) ou le prier d’intervenir, de renverser pour moi Vordte établi, l’ordre naturel des effets et des causes, l’ordre vénérable, eh bien! je n’en voudrais pas, de sa guérison; je lui dirais, au Principal : Fichez-moi la paix avec votre miracle : je n’en veux pas.

Il scande les mots, les syllabes; il a haussé la voix au diapason de sa colére; il est affreux.

me

_ ANTHIME ARMAND-DUBOIS_ 27

Vous n’en voudriez pas... pourquoi? demanda Julius trés calme.

Parce que cela me forcerait de croire a Celui qui n’exigte pas.

Ce disant, il donne du poing sur la table.

Marguerite et Véronique, inquiétes, ont échangé un clin d’ceil, puis toutes deux reporté le regard vers Julie.

Je crois qu’il est temps d’aller se coucher, ma fillette, dit la mére. Fais vite; nous viendrons te dite adieu dans ton

* it.

L’enfant, que les atroces propos et l’aspec&t démoniaque de son oncle épouvantent, s’enfuit.

Je veux, si je guéris, n’en étre obligé qu’a moi-méme. Suffit.

Eh bien! et le médecin alors? hasarda Marguerite.

Je paie ses soins, et je suis quitte.

Mais Julius, sur son registre le plus grave :

Tandis que de la reconnaissance envets Dieu vous lierait...

Oui, mon frére; et voila pourquoi je ne prie pas,

D/autres ont prié pour toi, mon ami.

C’est Véronique qui parle; elle n’avait jusqu’a présent rien dit. Au son de cette douce voix trop connue, Anthime sutsaute, perd toute retenue. Des propositions contra- diGtoires se bousculent sur ses lévres : D’abord on n’a pas le droit de prier pour quelqu’un contre son gré, de demander

‘une faveur pour lui sans qu’il en sache; c’est une trahison.

Elle n’a rien obtenu; tant mieux! ¢a lui apprendra ce qu’elles valent, ses priéres! Il y a de quoi étre fier!... Mais peut-étre, aprés tout, qu’elle n’a pas prié suffisamment?

Soyez tranquille : je continue, reprend, aussi douce- ment que devant, Véronique. Puis toute souriante, et comme hors du vent de cette colére, elle raconte a Margue-

28 LES CAVES DU VATICAN

rite que, chaque soir, et sans en manquer un, elle brile, au nom d’Anthime, deux cierges, aux cétés de la Madone

ttiviale, 4 l’angle nord de la maison, celle-la méme devant

qui Véronique avait jadis surpris Beppo se signant. L’enfant gitait, nichait, tout auptés dans un renfoncement du mur, ot Véronique était sire de le trouver a heure dite. Elle n’eit pu atteindre a la niche, placée hors de la portée des passants; “Beppo (c’était a présent un svelte adolescent de quinze ans), s’agtippant aux pierres et 4 un anneau de métal), posait les cierges tout flambants devant la sainte image... Et la convetsation, insensiblement se détournait d’Anthime, se refermait par-dessus lui, les deux sceuts a présent parlant de la piété populaire si touchante, par quoi la plus fruste Statue est aussi la plus honorée... Anthime était tout sub- mergé, Quoi! ne suffisait-il pas que, ce matin déja, derriére son dos, Véronique eit nourri ses rats? A présent, elle brile des cierges! pour lui! sa femme! et compromet Beppo dans cette inepte simagrée... Ah! nous allons bien voirl...

Le sang monte au cerveau d’Anthime; il étouffe; a ses tempes bat un tocsin. Dans un immense effort il se dresse en culbutant une chaise; il renvetse sur sa setviette un verre d’eau; il éponge son front... Va-t-il se trouver mal? Véronique s’empresse : il la repousse d’une main brutale, s’échappe vers la porte qu’il claque; et déja dans le corridor on entend sa marche inégale s’éloigner avec l’accompa- gnement de la béquille sourd et clopant.

Ce départ brusque laisse nos convives attristés et per- plexes. Quelques instants ils demeurent silencieux.

Ma pauvre amie! dit enfin Marguerite. Mais a cette occasion s’affirme une fois de plus la différence entre le caractére des deux sceurs. L’ame de Marguerite est taillée dans cette étoffe admirable dont Dieu fait proprement ses martyrs. Elle le sait et aspire 4 souffrir. La vie malheu-

ANTHIME ARMAND-DUBOIS- 29

feusement ne lui accorde aucun dommage; comblée de toutes parts, sa faculté de bon support en eét réduite a chercher dans de menues vexations son emploi; elle met 4 profit les moindres choses pour en titer égratignure; elle s’accroche et se raccroche a tout. Certes elle sait s’arranger de maniére a ce qu’on lui manque; mais Julius semble travailler 4 désceuvrer toujours plus sa vertu; comment

_ s’étonner, dés lors, qu’elle se montre auprés de lui toujours insatisfaite et quinteuse? Avec un mari comme Anthime, “quelle belle carriére! Elle se pique 4 voir sa sceur savoir en profiter si peu; Véronique, en effet, se dérobe aux grtiefs; sur son indéfeétible onétion souriante tout glisse, sarcasme, moquetie et sans doute elle a pris son parti depuis longtemps I’isolement de sa vie; Anthime au demeurant n’est pas méchant pour elle, et peut bien dire ce qu’il veut! Elle explique que s’il parle fort, c’est qu’il est empéché de remuer; il s’emporterait moins s’il était plus ingambe; et comme Julius demande ot il peut étre allé?

A son laboratoire, répond-elle; et 4 Marguerite qui demande si l’on ne ferait pas bien d’y passer voir cat il pourrait étre souffrant, aprés une telle colére! elle assure qu’il vaut mieux le laisser se calmer tout seul et ne pas préter trop d’attention 4 sa sortie.

Achevons de diner tranquillement, conclut-elle.

Vv

Non, ce n’est pas 4 son laboratoire que s’est arrété oncle Anthime. :

Il a traversé rapidement cette officine ot achévent de souffrir les six rats. Que ne s’attarde-t-il sur la terrasse

30 LES CAVES DU VATIGAN

qu’inonde une occidentale lueur? Le séraphique éclaire- ment du soir, apaisant son ame rebelle, l’inclinerait peut- étre... Mais non : il échappe au conseil. Par l’incommode escalier tournant, il a gagné la cour, qu’il traverse. Cette hate infirme est tragique par nous qui connaissons au prix de quel effort il achéte chaque enjambée, au prix de quelle douleur chaque effort. Quand verrons-nous deépenser pour le bien une aussi sauvage énergie? Parfois un gémis- sement échappe 4 ses lévres tordues; ses traits se convulsent. Ou le méne sa rage impie?

La Madone qui, de ses mains offertes laissant couler la grace et le reflet des célestes rayons sur le monde, veille sur la maison et peut-étre intercéde méme pour le blasphe- mateur n’est pas une de ces Statues modernes comme en fabrique de nos jours, avec le carton-romain plastique de Blafaphas, la maison d’art Fleurissoire-Lévichon. Image naive, expression de adoration populaire, elle n’en sera que plus belle et plus éloquente 4 nos yeux. Eclairant la face exsangue, les rayonnantes mains, le manteau bleu, une lanterne, en face de la statue, mais assez loin en avant d’elle, pend a un toit de zinc qui déborde la niche et abrite 4 la fois les ex-voto accrochés aux cétés des murs. A portée de la main du passant, une petite porte de métal, dont le bedeau de la paroisse a la clef, protége l’enroulement de la corde au bout de quoi, la lanterne pend. En plus, deux cierges briélent jour et nuit devant la statue, qu’a portés tantot Véronique. A la vue de ces cierges, qu’il sait braler pour lui, le franc-magon sent se ranimer sa fureur. Beppo qui, dans le retrait du mur ot il niche, acheyait de croquer un crouton et quelques griffes de fenouil, est accouru a sa rencontre. Sans répondre a son accorte salutation, Anthime l’a saisi par ’épaule; penché sur lui, que dit-il, qui fasse tressaillir l’enfantP Non! non! le petit proteste. De la

ANTHIME ARMAND-DUBOIS 31

poche de son gilet, Anthime sort un billet de cinq lires; Beppo s’indigne... Plus tard il volera peut-étre; il tuera méme; qui sait de quelle éclaboussure sordide la misére tachera son front? Mais lever la main contre la Vierge qui le protége, vers qui, chaque soir, avant de s’endormir ij soupire, 4 qui chaque matin, au premier réveil, il sourit!.., Anthime peut essayer de l’exhortation, de la corruption, du rudoiement, de la menace, il n’obtiendra de lui que refus. Au demeurant ne nous y méprenons pas. Anthime n’en veut point précisément a la Vierge; c’est spécialement aux cierges de Véronique qu’il en a. Mais l’4me simple de Beppo ne consent pas aces nuances; et, du reste, ces cierges a présent consacrés, nul n’a le droit de les souffler.., Anthime que cette résistance exaspére a repoussé |’enfant. Il agira tout seul. Accoté contre la muraille, il empoigne sa béquille par le bas, prend un terrible élan en balangant le manche en arriére et, de toutes ses forces, il la lance contre le ciel. Le bois carambole contre la paroi de la niche, retombe 4 terre avec fracas, entrainant il ne sait quel débris, quel platras. Il ramasse sa béquille et recule pour voir la niche... Par Venfer! les deux cierges brilent toujours. Mais qu’est-ce 4 dire? La statue, a la place de la main droite, ne présente plus qu’une tige de métal noir. Il contemple un instant, dégrisé, le triste résultat de son geste : aboutir 4 ce dérisoire attentat... Ah! fi donc! Il vcherche des yeux Beppo; l’enfant a disparu. La nuit se clot; Anthime est seul; il avise sur le pavé le débris que tout a Vheure avait décroché sa béquille, le recueille : c’est une petite main de stuc, qu’avec un haussement d’épaules il glisse dans la poche de son gilet. La honte au front, la rage au cceur, l’iconoclaste a présent remonte 4 son laboratoire; il voudrait travailler, mais cet effort abominable I’a brisé; il n’a plus de cceur qu’a dormir.

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32 LES GAVEL DU VATICAN

Certes, il va se mettre au lit sans souhaiter bonsoir 4 per- sonne... A l’instant d’entrer dans sa chambre, un bruit de voix pourtant l’arréte. La porte de la chambre voisine est ouverte; dans l’ombre du couloir il se glisse...

Semblable a quelque angelet familier, la petite Julie, en chemise, est sur son lit, agenouillée; au chevet du lit, baignant dans la clarté de la lampe, Véronique et Margue- rite 4 genoux toutes deux; un peu reculé, debout au pied du lit, Julius, une main sur son cceur, l’autre couvrant ses yeux, dans une attitude a la fois dévote et virile ; ils écoutent l’enfant prier. Un grand silence enveloppe la scéne’ et tel qu’il fait souvenir le savant de certain soir tranquille et d’or, au bord du Nil, ot, comme cette priére enfantine s’éléve, s’élevait une fumée bleue, toute droite vers un ciel tout pur,

Sans doute, la priére touche a sa fin; l’enfant, a présent, laissant les formules apprises, prie d’abondance, selon -la diétée de son ceeur; elle prie pour les petits orphelins, pour les malades et pour les pauvres, pour sa sceur Genevieve, pour sa tante Véronique, pour son papa; pour que l’cl de sa chére maman soit vite guéri... Cependant le cceur d’Anthime se contracte; du pas de la porte, trés haut, sur un ton qu’il voudrait ironique, on l’entend a |’autre bout de la piece qui dit :

Et pour l’oncle, on ne lui demande rien, au bon Dieu?

L’enfant alors, d’une voix extraordinairement assurée, reprend, au grand étonnement de chacun :

Et je Vous prie également, mon Dieu, pour les péchés de l’oncle Anthime.

Ces mots atteignent |’athée en plein coeur.

ANTHIME ARMAND-DUBOIS 33

VI

Cette nuit Anthime eut un songe. On frappait 4 la petite porte de sa chambre; non point a la porte du coulo:r, ni a “celle de la chambre voisine : on frappait 4 une autre porte, une porte dont, a l’état de veille, il ne s’était pas jusqu’alors avisé et qui donnait droit sur la rue. C’est 1a ce qui fit qu’il eut peur et d’abord, pour toute réponse, se tint coi. Une demi-clarté lui permettait de distinguer les menus objets dans sa chambre, une douce et douteuse clarté pateille 4 celle qu’eit ‘répandue une veilleuse; pourtant aucune flamme ne veillait. Comme il cherchait 4 s’expliquer d’ot provenait cette lumiére, on heurta une seconde fois.

Qu’est-ce que vous voulez? cria-t-il d’une voix tremblante.

A la troisiéme fois une extraordinaire mollesse l’engour- dit, une mollesse telle que tout sentiment de peur s’y fondit . (ce qu’il appelait plus tard : une tendresse résignée); soudain il sentit a la fois qu’il était sans résistance et que la porte allait céder. E]le s’ouvrit sans bruit, et durant un instant il ne vit qu’une obscure embrasure, mais ou, comme dans une niche, voici que la Sainte Vierge apparut. C’était unc coutte forme blanche, qu’il prit d’abord pour sa petite niéce Julie, telle qu’il venait de la laisser, les pieds nus dépassant un peu sa chemise; mais, un instant aprés, il reconnut Celle qu’il avait offensée; je veux dire qu’elle avait l’aspect de la Statue du carrefour; et méme il distingua la blessure de l’avant-bras droit; pourtant le male visage était plus beau, plus souriant encore que de coutume. Sans qu’il la vit précisément marcher, elle avanga vers lui comme en glissant, et quand elle fut tout contre son chevet :

ANDRF GIDE. LES CAVES DU VATICAN. 2

34 LES: CAVESW DU; VATICAN

Crois-tu donc, toi qui m’as blessée, Iui dit-elle, que j’aie besoin de ma main pour te guérir? et cependant elle levait sur lui sa manche vide.

Il lui semblait 4 présent que cette étrange clarté émanait _ d’Elle. Mais, quand la tige de métal entra tout 4 coup dans son flanc, une atroce douleur le perga et il s’éveilla dans le noir.

Anthime resta peut-étre un quart d’heute avant de reptendre ses sens. Il sentait par tout le corps une sorte de torpeur étrange, d’hébétude, puis un fourmillement presque agréable, de sorte que la douleur aigué a son flanc, il dou- tait maintenant s’il avait vraiment éprouvée; il ne com- prenait plus o& commengait, ol s’arrétait son fréve, ni si maintenant il veillait, ni s’il avait révé tout 4 l’heure. II se palpa, se pinca, se vérifia, sortit un bras du lit, et enfin gtatta une allumette. Véronique, 4 ses cOtés, dormait la face tournée vers le mut.

Alots, débordant les draps, et rejetant les couvertures, il se laissa glisser jusqu’a reposer la pointe des pieds nus sur ses pantoufles. La béquille était 14, dressée contre la table de nuit; sans la prendre, il se souleva sur les mains, repous- sant le lit en arriére; puis enfonga ses pieds dans le cuir; puis se dtessa tout droit sut ses jambes; puis, incertain encote, un bras étendu en avant, l’autte en arriére, il fit un pas, deux pas le long du lit, trois pas, puis 4 travers la chambte,,. Sainte Vierge! était-il...? Sans bruit il enfila ses culottes, repassa son gilet, sa veste... Arréte, 6 ma plume imprudente! Ou palpite déja l’aile d’une ame qui se déliyre, qu’impotte l’agitation malhabile d’un corps paralysé qui guérit? .

Lorsqu’un quart d’heure aprés, Véronique, avertie pat je ne sais quel pressentiment, s’éveilla, elle s’inquiéta d’abord

ANTHIME ARMAND-DUBOIS 35

de ne plus sentir Anthime auprés d’elle; elle s’inquiéta plus © encore lorsque, ayant gratté une allumette, elle apercut au chevet du lit la béquille, compagne obligée de l’infirme. L’allumette acheva de se consumer entre ses doigts, car Anthime en sortant avait emporté la bougie; Véronique, a tatons, se vétit sommairement, puis, quittant la piéce 4 son tour, fut aussit6t guidée par le fil de lumiére qui glissait sous la porte du galetas.

Anthime! Es-tu 14, mon -ami?

Pas de réponse. Cependant Véronique aux écoutes percevait un bruit singulier. Avec angoisse, alors, elle poussa la porte; ce qu’elle vit la cloua sur le seuil :

‘Son Anthime était 14, en face d’elle; il n’était assis, ni debout; le sommet de sa téte, 4 hauteur de la table, recevait en plein la lumiére de la bougie qu’il avait posée sur le bord; Anthime le savant, l’athée, celui dont le jarret perclus, non plus que la volonté insoumise, depuis des ans n’avait jamais fléchi (car il est 4 remarquer combien chez lui l’esprit allait de pair avec le corps), Anthime était agenouillé.

Il était 4 genoux, Anthime; il tenait 4 deux mains un petit débris de stuc qu’il trempait de larmes, qu’il couvrait de frénétiques baisers. Il ne se dérangea pas d’abord, et Véronique, devant ce mystére, ‘interdite, n’osant ni reculer ni entrer, déja pensait a s’agenouiller elle-méme, sur le seuil, en face de son mari, quand celui-ci se relevant sans effort, 6 miracle! marcha vers elle d’un pas sar, et la saisis- sant 4 pleins bras :

Désormais, lui dit-il en la pressant contre son cceur

‘et le visage penché vers elle, désormais, mon amie, c’est

ee

avec moi que tu prieras.

36 LES. CAVES DU VATICAN.

Vil

La convetsion du ftanc-macon ne pouvait demeurer longtemps secréte. Julius de Baraglioul n’attendit pas un jour pour en faire part au cardinal André, qui l’ébruita dans le parti conservateur et dans le haut clergé francais; tandis que Vétonique l’annongait au pére Anselme, de sotte que la nouvelle en parvenait bient6t aux oreilles du Vatican.

Sans doute Armand-Dubois avait été lobjet d’une faveut insigne. Que la Vierge lui fat réellement apparue, c’eSt ce qu'il était peut-étre imprudent d’affirmer; mais. quand bien méme il l’aurait vue seulement en réve, sa euérison du moins était 1a, indéniable, démontrable, mira- _culeuse assutément.

Or, s’il suffisait peut-étre 4 Anthime d’étre guéri, cela ne suffisait pas a l’Eglise, qui réclama une abjuration mani- feste, prétendant l’entourer d’un insolite éclat.

Eh quoi! lui disait 4 quelques jours de 1a le pére Anselme, vous auriez, au cours de vos erreuts, propagé pat tous les moyens l’hérésie, et vous vous déroberiez aujour- d’hui 4 l’enseignement supérieur que le ciel entend tirer de vous-méme? Combien d’ames les fausses lueurs de votte vaine science n’ont-elles pas détournées de la lumiére! Il vous appartient de les rallier aujourd’hui, et vous hési- teriez a le faire? Que dis-je : il vous appartient? C’est votre striét devoir; et je ne vous fetai point cette injure de suppo- ser que vous ne le sentiez pas.

Non, Anthime ne se dérobait pas 4 ce devoir; toutefois il ne laissait pas d’en redouter les conséquences. De gros intéréts qu’il avait en Egypte étaient, nous l’avons dit,

ANTHIME ARMAND-DUBOIS— 37

entre les mains des francs-magons. Que pouvait-il sans assistance de la Loge? Et comment espérer qu’elle conti- nuerait a soutenir celui qui précisément la reniait. Comme il avait attendu d’elle sa fortune, il se voyait 4 présent tout ruiné.

Il s’en ouvrit au pére Anselme. Celui-ci, qui ne connais- ‘sait pas le haut grade d’Anthime, s’en réjouit fort, en pen- sant que l’abjuration en serait d’autant remarquée. Deux -Jours aprés, le haut grade d’Anthime n’était plus un secret pour aucun des leGteurs de l’Osservatore ni de la Santa Croce.

Vous me perdez, disait Anthime.

Eh! mon fils, au contraire, répondait le pére Anselme; nous vous apportons le salut. Quant 4 ce qui est des besoins matétiels, n’en ayez cure : l’Eglise y subviendra. J’ai longue- ment entretenu de voite cas le cardinal Pazzi qui doit en référer 4 Rampolla; vous dirai-je enfin que, déja, votre abjuration n’est pas ignotée de notre Saint-Pére; 1’Eglise sauta reconnaitre ce que vous sacrifiez pour elle et n’entend pas que vous soyez frustré. Au demeurant, ne pensez-vous pas que vous vous exagétez l’efficace (il souriait) des francs- macons dans l’occurrence? Ce n’est pas que je ne sache qu’il faut trop souvent compter avec eux!... Enfin avez- vous fait l’estimation de ce que vous craignez que leur hostilité ne vous fasse perdre? Dites-nous la somme, a peu ptés et... (il leva l’index de la main gauche a hauteur du nez, avec une bénignité malicieuse) et ne craignez rien.

Dix jours aprés les fétes du Jubilé, l’abjuration d’Anthime se fit au Gesu, entouré d’une pompe excessive. Je n’ai pas a relater cette cérémonie dont s’occupérent tous les jour- naux italiens de l’époque. Le péte T., socius du général des Jésuites, prononga a cette occasion un de ses plus remar- quables discours : Certainement |’4me du franc-magon était tourmentée jusqu’a la folie, et l’excés méme de sa

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38 LES CAVES: DU TeatvicAn

haine était un présage d’amour. L’orateur sacré rappelait Saul de Tarse, découvrait entre le geste iconoclaste d’An- thime et la lapidation de saint Etienne de surprenantes analogies. Et pendant que l’éloquence du révérend pére se gonflait et roulait 4 travers la nef comme roule dans une grotte sonore la houle épaisse des marées, Anthime songeait a la fréle voix de sa niéce, et dans le secret de son cceur temerciait enfant d’avoir appelé sur les péchés de |’oncle impie l’attention miséricordieuse de Celle qu’il voulait uniquement servir désormais.

A partir de ce jour, rempli de préoccupations plus hautes, c’est a peine si Anthime s’apergut du bruit qui se faisait ‘autour de son nom. Julius de Baraglioul prenait soin d’en souffrir pour lui, et n’ouvrait pas les journaux sans batte- ments de cceeur. Au premier enthousiasme des feuilles orthodoxes répondaient a présent les huées des organes libéraux : a Vimportant article de l’Osservatore, Une nouvelle victoire de l’Eglise ”, faisait pendant la diatribe du Tempo Felice, Un imbécile de plus”. Enfin, dans La Dépéche de Toulouse, la chronique d’Anthime, envoyée l’avant-veille de sa guérison, parut précédée d’une notice gouailleuse; Julius répondit au nom de son beau-frére une lettre a la fois digne et séche pour avertir La Dépéche qu’elle n’aurait plus désormais 4 compter le converti parmi ses collaborateuts. La Zukunft prit les devants et remetcia poliment Anthime. Celui-ci acceptait les coups de ce visage serein qu’appréte l’A4me vraiment dévote.

Heureusement le Correspondant va vous étre ouvert; ga, j’en réponds, disait Julius d’une voix sifflante.

Mais, cher ami, que voulez-vous que j’y éctive? objectait bénévolement Anthime; rien de ce qui m’occupait hier ne m’intéresse plus aujourd’hui, °

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ANTHIME ARMAND-DUBOIS 39

Puis le silence s’était fait. Julius avait da rentrer a Paris. Anthime cependant, pressé par le pére Anselme, avait docilement quitté Rome. Sa ruine matétielle avait vite suivi le retrait de l’appui des Loges; et les visites auxquelles Véronique, confiante dans Pappui de l’Eglise, le poussait, n’ayant pas eu d’autre résultat que de lasset et finalement - @indisposer le haut clergé, amicalement il avait été conseillé d’aller attendre 4 Milan la compensation naguére promise -&t les reliefs d’une faveur céleste éventée.

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Le 30 mars, 4 minuit, les Baraglioul rentrérent 4 Paris et réintégrérent leur appartement de la rue de Verneuil.

Tandis que Marguerite s’apprétait pour la nuit, Julius, une petite lampe a la main et des pantoufles aux pieds, pénétra dans son cabinet de travail, qu’i] ie retrouvait jamais sans plaisir.~La décoration de la piece était sobre; quelques Lépine et un Boudin pendaient aux murs; dans un coin, sur un socle tournant, un marbre, le buste de sa femme par Chapu, faisait une tache un peu crue; au milieu de la piéce, une table Renaissance énorme ou, depuis son départ, s’amoncelaient livres, brochures et prospectus; sur un plateau d’émail cloisonné quelques cartes de visite cotnées, et 4 l’écart du reste, appuyée bien en évidence contre un bronze de Barye, une lettre ot Julius reconnut l’écriture de son vieux pére. IJ déchira tout aussitdét l’en- veloppe et lut :

Mon cher fils,

Mes forces ont beaucoup diminué ces derniers jours. A de certains avertissements qui ne trompent pas re comprends qu’il est

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44 LES CAVES DU VATICAN ~

temps de plier bagage; aussi bien n’ai-je plus grand profit a attendre d’une Slation plus prolongée.

Je sats que vous rentrex a Paris cette nutt et je compte que vous voudrez bien me rendre sans tarder un service : En vue de quelques dispositions dont je vous aviserai t6t ensuite, j'ai besoin de savoir si un jeune homme, du nom de Lafcadio Wluiki (on prononce Louki, le W et li se font a peine sentir), habite encore au douze de Vimpasse Claude-Bernard,

Je vous serais obligé de bien vouloir vous rendre a cette adresse et de demander a voir le susdit. (Vous trouverez facilement, romancier que vous étes, un prétexte pour vous introduire.) I! m importe de connaitre :

ce que fait le jeune homme ;

ce qu'il compte faire (a-t-il de l’ambition? de quel ordre?) ,

Enfin vous m’indiquerez quels vous paraissent étre ses ressources, ses facultés, ses appétits, SeS gouts...

Ne chercher pas a me voir pour Vinslant : je suis d’humeur chagrine. Ces renseignements aussi bien pouvez-vous me les écrire en quelques mots. S’il me prend désir de causer, ou si je me sens pres du grand départ, je vous ferai signe.

Je vous embrasse.

Juste-Agénor de BARAGLIOUL.

P.*S. Ne /aissex point paraitre que vous venex de ma part; le jeune homme m°ignore et doit continuer de m’ignorer.

Lafcadio Wluiki a présentement dix-neuf ans. Sujet roumain. Orphelin.

J'ai parcourn votre dernier livre. Si, apres cela, vous n’entrez pas al Académie, vous étes impardonnable d’avoir écrit ces sor- netles.

On ne pouvait le nier : le dernier livre de Julius avait mauvaise presse. Bien qu’il fat fatigué, le romancier pat-

JULIUS DE BARAGLIOUL 45

courut les découputes des journaux ot |’on citait son nom - sans bienveillance. Puis il ouvrit une fenétre et respira l’air brumeux de la nuit. Les fenétres du cabinet de Julius donnaient sur des jardins d’ambassade, bassins d’ombre lusttale ou les yeux et l’esprit se lavaient des vilenies du monde et de la rue. Il égouta quelques instants le chant pur d’un merle invisible. Puis rentra dans la chambre ot Mat- guerite reposait déja.

Comme il redoutait l’insomnie il prit sur la commode un flacon de fleur d’oranger dont il faisait fréquent usage. Soucieux des prévenances conjugales, il avait pris cette précaution de poser en contrebas de la dormeuse la lampe a la méche baissée; mais un léger tintement du cristal, lorsque, ayant bu, il reposa le verte, atteignit au profond de son engourdissement Marguerite qui, poussant un gémissement animal, se tourna du cété du mur. Julius, heureux de la tenir pour éveillée, s’approcha d’elle et, tout en se déshabillant :

Veux-tu savoir comment mon peére parle de mon livre?

Mon cher ami, ton pauvre pére n’a aucun sentiment littéraire, tu me I’as dit cent fois, murmutra Marguerite qu. ne demandait qu’a dormir.

Mais Julius avait trop gros coeur;

Il dit que je suis inqualifiable d’avoir écrit ces sor- nettes.

Il y-eut un assez long silence ot Marguerite plongea, perdant de vue toute littérature; et déja Julius prenait son parti d’étre seul; mais elle fit, pat amour pour lui, un grand effort, et revenant a la surface :

J’espére que tu ne-vas pas te faire du mauvais sang.

Je prends la chose trés froidement, tu le vois bien, reprit aussitét Julius. Mais ce n’est tout de méme pas 4 mon

46 LES CAVES: DU VATIGAN

pére, je trouve, qu’il convient de s’exprimer ainsi; 4 mon pére moins qu’a tout autre; et, précisément a propos de ce livre qui n’est, 4 proprement parler, qu’un monument en son honneur.

N’était-ce pas, précisément, en effet, la carriére si repré-

sentative du vieux diplomate que Julius avait retracée dans ce livre? En regard des turbulences romantiques, n’y avait- il pas magnifié la digne, calme, classique, 4 la fois politique et familiale existence de Juste-Agénor?

Tu n’as heureusement pas écrit ce livre pour qu’il t’en sache efé.

Il me fait entendre que j’ai écrit !Air des Cimes pour entrer a l’Académie.

Et quand cela serait! Et quand tu entrerais a l’Aca- démie pour avoir écrit un beau livre! puis sur un ton de pitié : Enfin! espérons que les journaux et les revues sauront linstruire.

Julius éclata

Les journaux! parlons-en!... les revues! et furieu- sement, vers Marguerite, comme s’il y allait de sa faute a elle, avec un rire amer : On mVéreinte de toutes parts.

Du coup. Marguerite se réveilla complétement.

Tu as recu beaucoup de critiques? demanda-t-elle avec sollicitude.

Et des éloges, d’une émouvante hypocrisie.

Comme tu faisais bien de les mépriser, ces journa- listes! Mais souviens-toi de ce que t’a écrit avant-hier Mvde Vogud': Une plume comme ‘3 votre défend la France comme une épée.

Une plume comme la votre, contre la barbarie qui

nous menace, défend la France mieux qu’une épée’ reCtifia Julius.

JULIUS DE BARAGLIOUL ~ 47.

Et le cardinal André, en te promettant sa Voix, t’a affirmé derniérement encore que tu avais derriére toi toute lV Eglise.

Voila qui me fait une belle jambe!

Mon ami...! : Re

Nous venons de voir avec Anthime ce que valait la haute protection du clergé.

Julius, tu deviens amer. Tu m’as souvent dit que tu ne

_- travaillais pas en vue de la récompense; ni de l’approbation

des autres, et que la tienne te suffisait; tu as méme écrit la-dessus de trés belles pages.

Je sais, je sais, fit Julius impatienteé.

Son tourment profond n’avait que faire de ces tisanes. Il passa dans le cabinet de toilette.

Pourquoi se laissait-il aller devant sa femme 4 ce débor- dement pitoyable? Son souci, qui n’est point de la nature de ceux que les épouses savent dorloter et complaindre, par fierté, pat vergogne, il devrait l’enfermer en son cceu:, “Sornettes!”” Le mot, tandis qu’il se lavait les dente, battait ses tempes, bousculait ses plus nobles pensées. Et qu’importait ce dernier livre. Il oubliait la phrase de son pére : du moins il oubliait que cette phrase vint de son

pere:., Une interrogation affreuse, pour la premiére fois“ Ss)

de_sa vie, se $0 ulevait en. lui en Jui gui _n’avait jamais

tencontré jusqu’alors qu’apptobation et_sourires mete C

doute sur la sincérité de ces sourites, sut la valeur mp cette

approbation, sur la valeur de ses ouvrages, sur la réalité de ,

sa_pensée, sur l’authenticité de _sa_vie. Il rentra dans la chambre, tenant distraitement d’une

main le verre 4 dents, de l’autre la brosse; il posa le verte, 4 demi plein d’une eau rose, sur la commode, la brosse dans le verte, et s’assit devant un petit bonheur-du- jour en érable ou Marguerite avait accoutumé d’éctite sa

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48 LES CAVES DU VATICAN

correspondance. II saisit le porte-plume de son épouse; sur un papier violatre et délicatement parfumé commenga :

Mon cher pere,

Je trouve votre mot ce soir en rentrant. Des demain je m’ac- quitterai de cette mission que vous me confiex et que f espere mener 4 votre satisfattion, désireux de vous prouver ainsi mon dévouement.

Car Julius est une de ces nobles natures qui, sous le froissement, manifestent leur vraie grandeur. Puis, rejetant le haut du corps en arri¢re, il demeura quelques instants, balancant sa phrase, la plume levée :

I/ mest dur de voir suspetter précisément par vous un désinté- ressement Gul...

Non. Plutot :

Pensex-vous que j’attache moins de prix a cette probité littéraire

Gules.

La phrase ne venait pas. Julius était en costume de nuit; il sentit qu’il allait prendre foid, froissa le papier, reprit le verte a dents et l’alla poser dans le cabinet de toilette, tandis qu’il jetait le papier froissé dans le seau.

Sur le point de monter au lit, il toucha l’épaule de sa femme.

Et toi, qu’est-ce que tu en penses, de mon livre?

Marguerite entrouvrit un ceil morne. Julius dut répéter sa question. Marguerite, se retournant 4 demi, le regarda. Les sourcils relevés sous un amas de rides, les lévtes contractées, Julius faisait pitié.

Mais qu’est-ce que tu as, mon ami? Quoi! tu crois done vraiment que ton dernier livre est moins bon que les, auttes?

Ce n’était pas une réponse, cela; Marguerite se ‘adiolail

Je crois que les autres ne sont pas meilleurs que celui-ci, na!

JULIUS DE BARAGLIOUL ~ 49

Oh! alors!...

Et Marguerite, devant ces excés, perdant cceur et sentant ses tendres arguments inutiles, se retourna vers |’ombre et rendormit.

II

_- Malgré certaine curiosité professionnelle et la flatteuse

illusion que rien d’humain ne lui devait demeurer étranger, Julius était peu descendu jusqu’a présent hors des coutumes de sa classe et n’avait guere eu de rapports qu’avec des gens de son milieu. L’occasion, plutdt que le gout, lui manquait. Sur le point de sortir pour cette visite, Julius se rendit compte qu’il n’avait point non plus tout 4 fait le costume qu’il y fallait. Son pardessus, son plastron, son chapeau cronstadt méme, présentaient je ne sais quoi de décent, de restreint et de distingué... Mais peut-étre, aprés tout, valait-il mieux que sa mise n’invitat pas a trop brusque familiarité le jeune homme. C’est par les propos, pensait-il, qu’il sied de l’amener a confiance. Et, tout en se dirigeant vers |’impasse Claude-Bernard, Julius imaginait avec quelles précautions, sous quel prétexte, ‘s’introduire et pousser son inquisition.

Que pouvait bien avoir affaire avec ce Lafcadio le comte Juste-Agénor de Baraglioul? La question bourdonnait autour de Julius, importune, Ce n’est pas maintenant qu’il venait d’achever d’écrire la vie de son pére, qu’il allait se permettre des questions a son sujet. Il n’en voulait savoir que ce que son pére voudrait lui dire. Ces derniéres années le comte était devenu taciturne, mais il n’avait jamais été cachottier. Une averse surprit Julius tandis qu’il traversait le Luxembourg, :

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Impasse Claude-Bernard, devant la porte du douze, un fiacte Stationnait ot Julius, en passant, put distinguer, sous un trop grand chapeau, une dame 4 toilette un peu tapageuse.

Son cceut battit tandis qu’il jetait le nom de Lafcadio Wluiki au portier de la maison meublée; il semblait au romancier qu’il s’enfongat dans l’aventure; mais, tandis qu’il montait V’escalier, la médiocrité du lieu, l’insignifiance du décor le rebutérent; sa curiosité qui ne trouvait ob s’alimenter fléchissait et cédait 4 la répugnance.

Au quatri¢me étage le couloir sans tapis, qui ne recevait de jour que pat la cage de l’escalier, 4 quelques pas du _palier faisait coude; de droite et de gauche, des portes “closes y donnaient; celle du fond, entrouverte, laissait passer un mince rai de jour. Julius frappa; en vain; timide- ment poussa la porte un peu plus; personne dans la chambre. Julius redescendit.

S’il n’est pas 1a, il ne tardera pas a rentrer, avait dit le portier,

La pluie tombait 4 flots. Dans le vestibule, en face de Vescalier, ouvrait un salon d’attente ou Julius allait péné- . tret; l’odeur poisseuse, l’aspect désespéré du lieu le recu- lérent jusqu’a penser qu’il eat aussi bien pu pousser la porte, la-haut, et de pied ferme attendre le jeune homme dans la chambre. Julius remonta.

Comme il tournait 4 nouveau le corridor, une femme sortit de la chambre voisine de celle du fond, Julius donna contte elle et s’excusa,

Vous désirez?...

Monsieur Wluiki, c’est bien ici?

Il est sorti.

Ah! fit Julius, sur un ton de contrariété si vive que la femme Iii demanda :

JULIUS DE BARAGLIOUL ee

Crest pressé, ce que vous aviez 4 lui dire?

Julius, uniquement armé pour affronter Vinconnu Lafcadio, restait décontenancé; pourtant l’occasion était belle; cette femme, peut-étre, en savait long sur le jeune homme; s’il savait la faire parler...

C’est un renseignement que je voulais lui demander.

_— De la part de qui? _“ Me croirait-elle de la police? pensa Julius.

Je suis le comte Julius de Baraglioul, dit-il d’une voix un peu solennelle, en soulevant légérement son‘chapeau.

Oh! Monsieur le comte... Je vous demande bien pardon de ne pas vous avoir... Dans ce couloir il fait si sombre! Donnez-yous la peine d’entrer. (Elle poussa la porte du fond). Lafcadio ne doit pas tarder a... Il a seule- ment été jusque chez le... Oh! permettez!...

Et, comme Julius allait entrer, elle s’élanga d’abord dans la piéce, vers un pantalon de femme, indiscrétement étalé sur une chaise, que ne parvenant pas 4 dissimuler, elle s’efforca du moins de réduire.

Ces dans un tel désordre, ici...

Laissez! laissez! Je suis habitué, disait complai- samment Julius.

Carola Venitequa était une jeune femme assez forte, ou mieux : un peu grasse, mais bien faite et saine d’aspect, de traits communs mais non vulgaires et passablement enga- geants, au regard animal et doux, 4 la voix bélante. Comme elle était préte 4 sortir, un petit feutre mou la coiffait; sut son corsage en forme de blouse, qu’un nceud marin coupait par le milieu, elle portait un col d’homme et des poignets blancs.

Il y a longtemps que vous connaissez M. Wluiki?

Je pourrais peut-étre lui faire votre commission? reprenait-elle sans répondre.

52 LES CAVES DU VATICAN

Voili....J’aurais voulu savoir s’il est trés occupé pour le moment!

(Ca dépend des jours.

Patce que, s’il avait eu un peu de temps de libre, je pensais lui demander de... s’occuper pour moi d’un petit travail.

.— Dans quel genre?

Eh bien! précisément, voild... J’aurais voulu Pabord connaitre un peu le genre de ses occupations.

La question était sans astuce, mais l’apparence de Carola n’invitait guére aux subtilités. Cependant le comte de Baraglioul avait recouvré son assurance; il était assis a présent sur la chaise qu’avait débarrassée Carola, et celle-ci, ptés de lui, accotée contre la table, déja commengait de patler, lorsqu’un grand bruit se fit dans le corridor : la porte s’ouvrit avec fracas et cette femme parut, que Julius avait apercgue dans la voiture.

J’en étais stire, dit-elle; quand je l’ai vu monter...

Et Carola, tout aussitdt, -s’écartant un peu de Julius :

Mais pas du tout, ma chére... nous causions. Mon amie Bertha Grand-Marnier; Monsieur le comte... pardon! voila que j’ai oublié votre nom!

Peu importe, fit Julius, un peu contraint, en serrant la main gantée que Bertha lui tendait.

Présente-moi aussi, dit Carola...

Ecoute, ma petite : voila une heure qu’on nous attend, reprit Vautre, aprés avoir présenté son amie. Si tu veux causer avec Monsieur, emméne-le : j’ai une voiture.

Mais ce n’est pas moi qu’il venait voir.

Alors viens! Vous dinerez ce soit avec nous?...

Je regrette beaucoup.

Excusez-moi, Monsieur, dit Carola rougissante, et

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JULIUS DE BARAGLIOUL ~ 53

ptessée 4 présent d’emmener son amie. Lafcadio va rentrer d’un moment 4 /’autre.

Les deux femmes en sortant avaient laissé la porte ouverte; sans tapis, le couloir était sonore; le coude qu’il faisait empéchait qu’on ne vit venir; mais on entendait approcher.

_ Aprés tout, mieux que la femme encore, la chambre

Me tenseignera, j’espére, se dit Julius. Tranquillement il

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commenga d’examiner.

Presque rien dans cette banale chambre meublée ne se prétait hélas! 4 sa curiosité malexperte :

Pas de bibliothéque, pas de cadres aux murs. Sur la che- minée, la Mo// Flanders de Daniel Defoe, en anglais, dans une vile édition coupée seulement aux deux tiers, et les Novelle d’Anton-Francesco Grazzini, dit le Lasca, en ita- lien. Ces deux livres intriguérent Julius. A cdété d’eux, derriére un flacon d’alcool de menthe, une photographie ne V’inguiéta pas moins : sur une plage de sable, une femme, non plus trés jeune, mais étrangement belle, penchée au bras d’un homme de type anglais trés accusé, élégant et svelte, en costume de sport; a leurs pieds, assis sur une dérissoire renversée, un robuste enfant d’une quinzaine d’années, aux épais cheveux clairs en désordre, l’air effronté, rieur, et completement nu.

Julius prit la photographie et l’approcha du jour pour lire, au coin de. droite, quelques mots pAlis : Duino; juillet 1886, qui ne lui apprirent pas grand-chose, bien qu’il se souvint que Duino est une petite bourgade sur le littoral autrichien de I’Adriatique. Hochant la téte de haut en bas et les lévtes pincées, il teposa la photographie. Dans l’atre froid de la cheminée se réfugiaient une boite de farine d’avoine, un sac de lentilles et un sac de riz; dressé contre

54 LES CAVES DU VATICAN

le mur, un peu plus loin, un échiquier. Rien ne laissait entrevoir 4 Julius le genre d’études ou d’occupation aux- quelles ce jeune homme-employait ses joutnées.

Lafcadio venait apparemment de déjeuner; sur une table, dans une petite casserole, au-dessus d’un réchaud a essence, ttempait encore ce petit ceuf creux, en meétal perforé, dont se servent pour préparer leur thé les touristes soucieux du moindte bagage; et des miettes autour d’une tasse salie. Julius s’approcha de la table; la table avait un tiroir et le tiroir avait sa clef...

. Je ne voudrais pas qu’on se méprit sur le caractére de Julius, 4 ce qui va suivre : Julius n’était rien moins qu’indiscret; il respe€tait, de la vie de chacun, ce revéte- ment qu’il plait 4 chacun de lui donner; il tenait en grand respect les décences. Mais, devant l’ordre de son pére, il devait plier son humeur. Il attendit encore un instant, prétant l’oreille, puis, n’entendant rien venir contre son eré, contre ses principes, mais avec le sentiment délicat du devoir, il amena le tiroir de la table dont la clef n’était pas tournée.

Un carnet relié en cuir de Russie se trouvait la; que prit Julius et qu’il ouvrit. I] lut sur la premiére page ces mots, de la méme écriture que ceux de la photographie :

A Cadio, pour qu’il y inscrive ses comptes, A mon loyal compagnon, son vieux oncle.

Faby.

et pfesque sans intervalle, au-dessous, d’une écriture un peu enfantine, sage, droite et réguliére

Duino. Ce matin, 10 juillet 86, lord Fabian eft venu nous repoindre ici. I/ m’apporte une périssoire, une carabine et ce beau carnet.

.

JULIUS DE BARAGLIOUL ~ 5;

Rien d’autre sur cette premiére page. Sur la troisiéme page, a la date du 29 ao#f, on lisait :

Rendu 4 brasses @ Faby. Et le lendemain :

Rendu 12 brasses...

Julius comprit qu’il n’y avait la qu’un catnet d’entraine- ment. La liste des jours, toutefois, s’interrompait bientét, et,

_ aprés une page blanche, on lisait :

ile ial

20 septembre : Départ d’ Alger pour l Aures.

Puis quelques indications de lieux et de dates : et, enfin, cette derniére indication :

5 offobre Retour a El Kantara. 50 kilom. on horseback, sans arrét.

Julius tourna quelques feuillets blancs; mais un peu plus loin le carnet semblait reprendre a neuf. En maniére de nouveau titre, au chef d’une page était écrit en caraétéres plus grands et appliqués :

QUI INCOMINCIA IL LIBRO DELLA NOVA ESIGENZA E DELLA SUPREMA VIRTU.

Puis au-dessous, en guise d’épigraphe :

“Tanto quanto se ne tagha” Boccacio,

Devant l’expression d’idées morales l’intérét de Julius s’éveillait brusquement; c’était gibier pour lui. Mais dés la page suivante il fut dégu : on retombait dans la compta- bilité. Pourtant, c’était une comptabilité d’un autre ordre. On lisait, sans plus d’indication de dates ni de lieux :

sons: LES CAVES DU VATICAN

Pour avoir gagné Protos aux échecs = 1 punta.

Pour avoir lausé voir que je parlais italien = 3 punte. Pour avoir répondu avant Protos = 1 p.

Pour avoir en le dernier mot = 1 p.

Pour avoir pleuré en apprenant la mort de Faby = 4 p.

>

Julius, qui lisait hativement, prit “punta” pour une piéce de monnaie étrangére et ne vit dans ces comptes qu’un puéril et mesquin marchandage de mérites et de rétributions. Puis, de nouveau, les comptes cessaient. _Julius tournait encore la page, lisait :

Ce 4 avril, conversation avec Protos :

Comprends-tu ce qu'il y a dans ces mots ; PASSER OUTRB~”?

La s’arrétait l’éctiture. ;

Julius haussa les épaules, serra les lévres, hocha la téte et remit en place le cahier. Il tira sa montre, se leva, s’appro- cha de la fenétre, regarda dehors; la pluie avait cessé. Il se dirigea vers le coin de la chambre ou, en entrant, il avait posé son parapluie; c’est 4 ce Moment qu’il vit, appuyé un peu en retrait dans l’embrasure de la porte, un beau jeune homme blond qui l’observait en souriant.

I &

L’adolescent de la photographie avait 4 peine mari; Juste-Agénor avait dit : dix-neuf ans; on ne lui en edt pas donné plus de seize. Certainement Lafcadio, venait seu- lement d’arriver; en remettant 4 sa place le catnet, Julius avait déja levé les yeux vers la porte et n’avait vu personne; mais comment ne |’avait-il pas entendu approcher? alors, instinctivement, regardant les pieds du jeune homme, Julius vit qu’en guise de bottines il avait chaussé des caoutchoucs.

JULIUS DE BARAGLIOUL $7

Lafcadio souriait d’un sourire qui n’avait rien d’hostile; il semblait plutot amusé, mais ironique; il avait gardé sur la téte une casquette de voyage, mais, dés qu’il rencontra le regard de Julius, se découvrit et s’inclina cérémionieuse- ment.

Monsieur Wluiki? demanda Julius.

Le jeune homme s’inclina de nouveau sans répondre.

Pardonnez-moi de m’étre inégtallé dans votre chambre a vous attendre. A vrai dite, je n’autais pas osé y entrer de moi-méme et si l’on ne m’y avait introduit.

Julius parlait plus vite et plus haut que de coutume, pour se prouver qu’il n’était point géné. Le front de Lafcad.o se fronga presque insensiblement; il alla vers le parapluie de Julius; sans mot dire, le prit et le mit 4 ruisseler dans le couloir; puis, rentrant dans la chambre, fit signe a Julius de s’asseoir. 5

Sans doute vous étonnez-vous de me voir?

Lafcadio tira tranquillement une cigarette d’un étui d’argent et l’alluma.

Jem’en vais vous expliquer en peu de mots les raisons qui m’aménent, et que vous allez comprendre trés vite...

Plus il parlait, plus il sentait se volatiliser son assurance.

Voici... Mais permettez d’abord que je me nomme; puis, comme géné d’avoir a prononcer son nom, 11 tira de son gilet une carte et la tendit a Lafcadio, qui la posa, sans la regarder, sur la table.

Je suis... Je viens d’achever un travail assez impor- tant; c’est un petit travail que je n’ai pas le temps de mettre au net moi-méme. Quelqu’un m’a parlé de vous comme ayant une excellente écriture, et j’ai pensé que, d’autre patt ici le regard de Julius circula éloquemment 4 travers le dénuement de la piéce j’ai pensé que vous ne seriez peut-étre pas faché de...

58 LES CAVES .DU VATICAN

Il n’y a personne a Paris, interrompit alots Lafcadio, petsonne qui ait pu vous parler de mon écriture. Il _ porta alors les yeux sur le tiroir ou Julius avait, sans s’en douter, fait sauter un imperceptible sceau de cite molle, puis tournant violemment la clef dans la serrure et la mettant ensuite dans sa poche : personne qui ait le droit d’en parler, reprit-il, en regardant Julius rougir. —- D’autre part (il parlait trés lentement, comme bétemept, ‘sans intonation aucune), je ne discerne pas encore nettement les taisons que peut avoir Monsieur... (il tegatda la carte), que peut avoir de s’intéresser particuli¢rement 4 moi le comte Julius de Baraglioul. Cependant (et sa voix soudain, a l’instar de celle de Julius, se fit on@tueuse et flexible), votre proposition mérite d’étre prise en considération par quel- qu’un qui a besoin d’argent, ainsi qu’il ne vous a pas échappé. (Il se leva.) Permettez-moi, Monsieur, de venir vous porter ma réponse demain matin.

L’invite a sortit était nette. Julius se sentait en trop mauvaise postute pour a il prit son chapeau, hésita un instant :

J’aurais voulu causet avec vous davantage, dit-il gauchement. Permettez-moi d’espérer que demain... Je vous attendrai dés dix heures.

Lafcadio s’inclina.

Sit6t que Julius eut tourné le couloir, Lafcadio repoussa la porte et tira le verrou. Il courut au tiroir, sortit son cahier, l’ouvrit a la derniére page indiscréte et, juste au point ot, depuis bien des mois, il l’avait laissé, il écrivit, au. crayon d’une grande écriture cabrée, tres différente de la ptemiére :

Pour avoir laissé Olibrius fourrer son sale nex dans ce aarveat = I punta.

JULIUS DE BARAGLIOUL~ $9

Il tira de sa poche un canif, dont une lame trés effilée ne formait plus qu’une sorte de court poincon, la flamba sur une allumette et, a travers la poche de sa culotte, d’un coup, se l’enfonga droit dans la cuisse. Il ne put réprimer une grimace. Mais cela ne lui suffit pas. Au-dessous de sa phrase, sans s’asseoir, penché sur la table, il récrivit :

Et pour lui avoir montré que je le savais = 2 punte.

Cette fois il hésita; détacha sa culotte et la rabattit de cété. Il regarda sa cuisse ou la petite blessure qu’il venait de faire saignait; il examina d’anciennes cicatrices qui, tout autour, laissaient comme des traces de vaccin. Il flamba la lame a nouveau, puis, trés vite, par deux fois, l’enfonga derechef dans sa chair.

Je ne prenais pas tant de précautions autrefois, se dit-il en allant au flacon d’alcool de menthe, dont il vetsa quelques gouttes sur les plaies.

Sa colére était un peu calmée, lorsque, en reposant le flacon, il remarqua que la photographie qui le représentait avec sa mére n’était plus tout a fait a la méme place. Alors il la saisit, la contempla une derniére fois avec une sorte de détresse, puis, tandis qu’un flot de sang lui montait au visage, la déchira rageusement. Il voulut mettre le feu aux mofceaux; mais ceux-ci prenaient mal la flamme; alors, débarrassant la cheminée des sacs qui l’encombraient, il posa dans le foyer, en guise de chenets, ses deux seuls livres, dépega, lacéra, chiffonna son carnet, jeta, par-dessus, son image et alluma le tout,

Le visage contre la flamme, il se persuadait que, ces souvenirs, il les voyait briler avec un contentement indi- cible; mais quand il se releva, aprés que tout fut en cendre, la téte lui tournait un peu. La chambre était pleine de fumée. Il alla a sa toilette et s’épongea le front.

60 LES CAVES DU VATICAN

A présent, il considérait la petite carte de visite d’un ceil | plus clair.

, Comte Julius de Baraglioul, répétait-il. Dapprima importa sapere chi é.

‘Il atracha le foulatd qu’il portait en guise de cravate et de col, défit 4 demi sa chemise et, devant la -fenétre ouvette, laissa l’air frais baigner ses flancs. Puis, soudain ptessé de sortir, promptement chaussé, cravaté, coiffé d’un décent feutre gris apaisé et civilisé dans la mesure du possible, Lafcadio ferma derriére lui la porte de sa chambre et s‘achemina vets la place Saint-Sulpice. La, en face de la maitie, a la bibliothéque Cardinal, il trouverait sans doute les renseignements qu’il souhaitait.

IV

En passant sous |’Odéon, le roman de Julius, exposé, frappa ses regards; c’était un livre 4 couverture jaune, dont aspect seul ett fait bailler Lafcadio tout autre jour. Il tata son gousset et jeta un écu de cent sous sur le comptoir,

Quel beau feu pour ce soir! pensa-t-il, en emportant livre et monnaie.

A la bibliothéque, un ditionnaite des contemporains retracait en peu de mots la carriére amorphe de Julius, donnait les titres de ses ouvtages, les louait en termes convenus, propres a rebuter tout désir,

Pouah! fit Lafcadio... Il allait refermer le di&tionnaire, quand trois mots de l’article précédent entrevus le firent sursauter. Quelques lignes au-dessus de :

Julius de Baraglionl (V™*®), dans la biographie de Juste- Agénor, Lafcadio lisait : Miniffre a Buchareft en 1873.”

JULIUS DE BARAGLIOUL G1

Qu’avaient ces simples mots a faire ainsi battre son cceur?.

Lafcadio, a qui sa mére avait donné cing oncles, n’avait jamais connu son péte; il acceptait de le tenir pour mott et s’€tait toujours abstenu de questionner 4 son sujet. Quant aux oncles (chacun de nationalité différente, et trois d’entre eux dans la diplomatie), il s’était assez vite avisé qu’ils n’avaient avec lui d’autre parenté que celle qu’il plaisait 4 la belle Wanda de leur préter. Or Lafcadio venait de prendre dix-neuf ans. Il était a Bucharest en 1874, précisément a la fin de la seconde année ot le comte de Bataglioul y avait été retenu par ses fonctions.

Mis en éveil par cette visite Jy Nab aeld de Julius, comment n’aurait-il pas vu 14 plus qu’une fortuite coinci- dence? Il fit un grand effort pour lire l’article Juste-Agénor; mais les lignes tourbillonnaient devant ses yeux; tout au moins comprit-il que le comte de Baraglioul, pére de Julius, était un homme considérable.

Une joie insolente éclata dans son cceur, y menant un tel tapage qu’il pensa qu’on allait Ventendre au-dehors., Mais non! ce vétement de chair était décidément solide, imperméable. Il considéra sournoisement ses voisins, habitués de la salle de le@ture, tous absorbés dans leur travail Stupide... Il calculait : en 1821, le comte aurait so:xante-douze ans. Ma chi sa se vive ancore?...” \l remit en place le dictionnaire et sortit.

L’azur se dégageait de quelques nuages légets que bousculait une brise assez vive. “Importa di domesticare questo nuovo proposito”, se dit Lafcadio, qui prisait

pat-dessus tout la libre disposition de soi-méme; et, déses-

pérant de mettre au pas cette turbulente pensée, il résolut ...

de la bannir pour un moment de sa cervelle. Il titra de sa poche le roman de Julius et fit un grand effort pour s’y distraire; mais le livre était sans détour ni mystére, et

62 LES. CAVES ‘DU VATICAN

tien n’était moins propre 4 lui permettre de s’échappert.

C’est pourtant chez l’auteur de ce/a que demain je m’en vais jouer au secrétaire! se répétait-il malgré lui.

Il acheta le journal 4 un kiosque, et entra dans le Luxem- bourg. Les bancs étaient trempés; il ouvrit le livre, s’assit dessus et déploya le journal pour lire les faits divers. Tout de suite comme s’il avait su devoir les trouver 1a, ses yeux tombérent sur ces lignes :

La santé du comte Juste-Agénor de Baraglioul, qui, comme lon sait, avait donné de graves inquiétudes ces derniers jours, semble devoir se remettre; son état reste néanmoins encore précaire et ne lui permet de recevoir que quelques intimes.

Lafcadio bondit de dessus le banc; en un instant sa réso- lution fut prise. Oubliant le livre, il s’élanga vers une papeterie de la rue Médicis ot il se souvenait d’avoir vu, a la devanture, promettre des cartes de visite a la minute, a 3 francs le cent. \1 souriait en marchant; la hardiesse de son projet subit ’amusait, car il était en mal d’aventure.

Combien de temps pour me livrer un cent de cartes? demanda-t-il au marchand.

Vous les aurez avant la nuit.

Je paie double si vous les livrez dés 2 heures.

Le marchand feignit de consulter son livre de commandes:

Pour vous obliger.., oui, vous pourrez passer les prendre a 2 heures. A quel nom?

Alors, sur la feuille que lui tendit Phomme, sans trembler, sans rougir, mais le cur un peu sursautant, il signa

LAFCADIO DE BARAGLIOUL

Ce faquin ne me prend pas au sérieux, se dit-il en partant, piqué de ne recevoir pas un salut plus profond du fournisseur. Puis, comme il passait devant la glace d’une

~ ey

?

JULIUS DE BARAGLIOUL. 63

devanture : II faut reconnaitre que je n’ai guéte I’air Baraglioul! Nous tacherons d’ici tantét de nous faire plus ressemblant.

Il n’était pas midi. Lafcadio, qu’une exaltation fantasque emplissait, ne se sentait point d’appétit encore.

Marchons un peu, d’abord, ou je vais m’envoler, pensait-il. Et gardons le milieu de la chaussée; si je m’ap- proche d’eux, ces passants vont s’apercevoir que je les dépasse énormément de la téte. Une supériorité de plus a cacher. On n’a jamais fini de parfaire un apprensss. a

Il entra dans un bureau de poste.

Place Malesherbes... ce sera pour tantdt! se aie en relevant dans un annuaire l’adresse du comte Juste-Agénor. Mais qui m’empéche ce matin de pousser une reconnais- sance jusqu’a la rue de Verneuil? (c’était l’adresse inscrite sur la carte de Julius).

Lafcadio connaissait ce quartier et l’aimait; quittant les tues trop fréquentées, il fit détour par la tranquille rue Vaneau ou sa plus jeune joie pourrait respirer mieux a l’aise. Comme il tournait la rue de Babylone il vit des gens courir : prés de l’impasse Oudinot un attroupement se formait devant une maison 4 deux étages d’ou sortait une assez maussade fumeée. Il se forca de ne point allonger le pas maleré qu’il leit trés élastique...

Lafcadio, mon ami, vous donnez dans un fait divers et ma plume vous abandonne, N’attendez pas que je rapporte les ptopos interrompus d’une foule, les cris...

Pénétrant, traversant cette tourbe comme une anguille, Lafcadio parvint au premier tang. La sanglotait une pau- vresse agenouillée.

Mes enfants! mes petits enfants! disait-elle.

_ Une jeune fille la soutenait, dont la mise simplement élégante dénongait qu’elle n’était point sa patente; trés

64 LES CAVES DU VATICAN

pale, et si belle qu’aussitdt attiré par elle Lafcadio I’inter- rogea. :

Non, Monsieur, je ne la connais pas. Tout ce que j'ai compris, c’est que ses deux petits enfants sont dans cette chambre au second, ot bientét vont atteindre les flammes; elles ont conquis l’escalier; on a prévenu les pompiets, mais, le temps qu’ils viennent, la fumée aura étouffé ces petits... Dites, Monsieur, ne serait-il pourtant pas possible d’atteindre au balcon par ce mur, et, voyez, en s’aidant de ce mince tuyau de descente? C’est un chemin qu’ont déja pris une fois des voleurs, disent ceux-ci; mais ce que d’autres ont fait pour voler, aucun ici, pour sauver des enfants, n’ose le faire. En vain j’ai promis cette bourse. Ah! que ne suis-je un homme!...

Lafcadio n’en écouta pas plus long. Posant sa canne et son chapeau aux pieds de la jeune fille, il s’élanga. Pour agripper le sommet du mur il n’eut recours a l’aide de personne; une traction le rétablit; 4 présent, tout debout, il avangait sur cette créte, évitant les tessons qui la hérissaient par endroits.

Mais l’ébahissement de la foule redoubla lorsque, sai- sissant le conduit vertical, on le vit s’élever a la force des bras, prenant a peine appui, de-ci, de-la, du bout des pieds aux pitons de support. Le voici qui touche au balcon, dont il empoigne d’une main la grille; la foule admire et ne tremble plus, car vraiment son aisance est parfaite. D’un coup d’épaule, il fait voler en éclats les carreaux; il disparait dans la piéce... Moment d’attente et d’angoisse indicible... Puis on le voit reparaitre, tenant un marmot pleurant dans ses bras. D’un drap de lit qu’il a déchiré et dont il a noué bout 4 bout les deux lés, il a fait une sorte de corde; il attache l’enfant, le descend jusqu’aux bras de sa mére éperdue. Le second a le méme sott...

a

JULIUS DE BARAGLIOUL ~ 65

Quand Lafcadio descendit 4 son tour, Ja foule I’acclamait comme un héros :

On me prend pour un clown, pensa-t-il, exaspéré de se sentir rougir, et repouSsant l’ovation avec une mau- vaise grace brutale. Pourtant, lorsque la jeune fille, de laquelle il s’était de nouveau rapproché, lui tendit confu- sément, avec sa canne et son chapeau, cette bourse qu’elle avait promise, il la prit en souriant, et, l’ayant vidée des - soixante francs qu’elle contenait, tendit l’argent a la pauvré mére qui maintenant étouffait ses fils de baisers.

Me permettez-vous de garder la bourse en souvenir de vous, Mademoiselle?

C’était une petite bourse brodée, qu’il baisa. Tous deux se regardérent un instant. La jeune fille semblait émue, plus pale encore et comme désireuse de parler. Mais brus- quement s’échappa Lafcadio, fendant la foule a coups de canne, l’air si froncé qu’on s’arréta presque’ aussitét de l’acclamer et de le suivre.

Il regagna le’ Luxembourg, puis, aprés un sommaire repas au Gambrinus voisin de |’Odéon, remonta preste- ment dans sa chambre. Sous une latte du plancher, il dissi- mulait ses ressources; trois piéces de vingt francs et une de dix sortirent de la cachette. I) calcula :

Cartes de visite : six francs.

Une paite de gants : cing francs.

Une cravate : cinq francs (et qu’est-ce que je trouverai de propre pour ce prix-1a?)

Une paire de chaussures : trente-cinq francs (je ne leur demanderai pas long usage).

Reste dix-neuf francs pour le fortuit.

(Part horreur du devoir Lafcadio payait toujours comp- tant.)

ANDRE GIDE. LES CAVES DU VATICAN. 3

66 LES CAVES DU VATICAN

Il alla vets une atmoire et sortit un complet de souple cheviote sombre, de coupe patfaite, point fatigué :

Le malheur c’est que j’ai grandi, depuis... se dit-il en se tessouvenant de la brillante époque, non lointaine, ot le marquis de Gesvres, son dernier oncle, l’emmenait tout fringant chez ses fournisseurs.

La malséance d’un vétement était pour Lafcadio cho- quante autant que pour le calviniste un mensonge. ?

Au plus ptessé Wabotd. Mon oncle de Gesvres disait qu’on reconnait homme aux chaussutes. f

_Et par égard pour les souliers qu'il allait essayer, il commenga par changer de chaussettes.

Vv

Le comte Juste-Agénor de Baraglioul n’avait plus quitté depuis cinq ans son luxueux appartenant de la place Males- herbes. C’est la qu’il se préparait 4 mourir, errant pensi- vement dans ces salles encombrées de collections, ou, plus souvent, confiné dans sa chambre et prétant ses épaules et ses bras douloureux au bienfait des serviettes chaudes et des compresses sédatives. Un énorme foulard couleur madére enveloppait sa téte admirable en maniéte de turban, dont une extrémité restait flottante et rejoignait la dentelle de son col et l’épais gilet justaucorps de laine havane sur lequel sa barbe en cascade d’argent s’épandait. Ses pieds gantés de babouches en cuir blanc posaient sur un coussin d’eau chaude. Il plongeait tour 4 tour l’une et l’autre de ses mains exsangues dans un bain de sable bralant, au-dessous duquel une lampe a alcool veillait. Un chale gris couytrait ses genoux. Certainement il ressemblait a Julius; mais davantage encore 4 quelque portrait du Titien;

JULIUS DE BARAGLIOUL 67

et Julius ne donnait de ses traits qu’une réplique affadie, comme il n’avait donné dans |’ Air des Cimes qu’une image édulcorée de sa vie, et réduite 4 Vinsignifiance.

Juste-Agénor de Baraglioul buvait une tasse de tisane en écoutant une homélie du pére Avril, son confesseur, qu'il avait pris Vhabitude de consulter fréquemment; a ce moment, on frappa a la porte et le fidéle He&or, qui depuis vingt ans remplissait auprés de lui les fonctions de valet de pied, de garde-malade et au besoin de conseiller, apporita sur un plateau de laque une petite enveloppe fermée.

Ce Monsieur espére que Monsieur le comte voudra bien le recevoir.

Juste-Agénor posa sa tasse, déchira l’enveloppe et en tira la carte de Lafcadio. Il la froissa nerveusement dans sa main :

Dites que... puis, se maitrisant : Un Monsieur? tu veux dire : un jeune homme? Enfin quel genre de personne eSt-ce? ;

Quelqu’un que Monsieur peut recevoir.

Mon cher abbé, dit le comte en se tournant vers le pére Avril, excusez-moi s’il me faut vous prier d’arréter 1a notre entretien; mais ne manquez pas de revenir demain; sans doute aurai-je du nouveau a vous apprendre, et je pense que vous serez satisfait.

Il garda le front dans Ja main, tandis que le pére Avril se retirait par la porte du salon; puis, relevant enfin la téte :

Fais entrer.

Lafcadio s’avanca dans la piéce le front haut, avec une mAle assurance; arrivé devant le vieillard, il s’inclina grave- ment. Comme il s’était promis de ne parler point avant d’avoir pris temps de compter jusqu’a douze, ce fut le comte qui commenga :

68 LES CAVES DU. VATICAN

D/’abord sachez, Monsieur, qu’il n’y a pas de Lafcadio de Bataglioul, dit-il en déchirant la catte et veuillez avertit Monsieur Lafcadio Wluiki, puisqu’il est de vos amis, que s’il s’avise de jouer de ces cartons, s’il ne les déchire pas tous comme je fais celui-ci (il le réduisit en trés petits morceaux qu'il jeta dans sa tasse vide), je le signale aussitot a la police, et le fais arréter comme un vulgaire flibustier. Vous m/’avez compris?... Maintenant venez au jour, que je vous regarde. . [

Lafcadio Wluiki vous obéira, Monsieur. (Sa voix»

trés déférente tremblait un peu.) Pardonnez le moyen quil a pris pour s’introduire auprés de vous; dans son esprit il n’est entré aucune intention malhonnéte. Il -voudtait vous convaincre qu’il métite... au moins votre estime.

Vous étes bien bati. Mais cet habit vous va mal, reprit le comte qui ne voulait avoir rien entendu,

Je ne m’étais donc pas mépris? dit, en hasardant un soutire, Lafcadio qui se prétait complaisamment a Vexamen.

Dieu metcil c’est 4 sa mére qu'il ressemble, murmura le vieux Baraglioul.

Lafcadio prit son temps, puis, 4 voix presque basse et regardant le comte fixement :

Si je ne laisse pas trop paraitre, m’est-il tout a fait défendu de ressembler aussi a...

Je parlais du physique. Quand vous ne tiendriez pas de votre méte seulement, Dieu ne me laissera pas le temps de le teconnaitre.

A ce moment le chile gris glissa de ses genoux 4 terre.

Lafcadio s’élanga, et, tandis qu’il était courbé, sentit la main du vieux peser doucement sur son épaule.

Lafcadio Wluiki, reprit Juste-Agénor quand il fut

JULIUS DE BARAGLIOUL ~ 69

redressé, mes instants sont comptés; je ne Juttetai pas de finesse avec vous; cela me fatiguerait. Je consens que vous nme soyez pas béte; il me plait que vous ne soyez pas laid. Ce que vous venez de risquer annonce un peu de braverie, qui ne vous messied pas; j’ai d’abord cru a de |’impudence, mais votte voix, votre maintien me rassurent. Pour le _ teste, j’avais demandé a mon fils Julius de m’en instruire; mais je m’apergois que cela ne m’intéresse pas beaucoup, et m/importe moins que de vous avoir vu. Maintenant, Lafcadio, écoutez-moi : Aucun aéte civil, aucun papier ne témoigne de votre identité. J’ai pris soin de ne vous laisser les possibilités d’aucun recours. Non, ne protestez pas de vos sentiments, c’est inutile; ne m’interrompez pas. Votre silence jusqu’aujourd’hui m’est garant que votre méte avait su garder sa promesse de ne point vous parler de moi. C’est bien. Ainsi que j’en avais pris l’engagement vis-a-vis d’elle, vous connaitrez l’effet de ma reconnaissance. Par l’entremise de Julius, mon fils, nonobéstant les difficultés de la loi, je vous ferai tenir cette part d’héritage que j’ai dit 4 votre mére que je vous réserverais, C’est-a-dire que, sur mon autre enfant, la comtesse Guy de Saint-Prix, j’avan- tagerai mon fils Julius dans la mesure ou la loi m’y autorise, et précisément de la somme que je voudrais, a travers lui, vous laisser. Cela s’élévera, je pense, a... Mettons quarante mille livres de rente; je dois voir mon notaire tantét et jexaminerai ces chiffres avec lui... Asseyez-vous, si vous devez étre mieux pour m/’entendre. (Lafcadio venait de s’appuyer au bord de la table.) Julius peut s’opposer a tout cela; il a la loi pour lui; je compte sur son honnéteté pour n’en rien faire; je compte sur Ja votre pour ne jamais troubler la famille de Julius, non plus que votre méte n’avait jamais troublé la mienne. Pour Julius et les siens, Lafcadio Wluiki seul existe. Je ne veux pas que vous portiez mon deuil. Mon

7O- LES CAVES DU VATICAN

~

enfant, ta famille est une grande chose fermée; vous ne serez

jamais qu’un batard.

Lafcadio ne s’était pas assis malgré |’invitation de son pére qui l’avait surpris chancelant; déja maitrisé le vertige,

s’appuyait au rebord de la table ot posaient la tasse et les réchauds; il gardait une posture tres déférente.

Dites-moi, maintenant : vous avez donc vu ce matin mon fils Julius. Il vous a dit...

Il n’a rien dit précisément; j’ai deviné. :

Le maladroitl!... oh! c’est de l’autre que je parle. Devez-vous le revoir? cae

Il m’a prié en qualité de secrétaire.

Vous avez accepté?

Cela vous déplait-il?

.. Non, Mais je crois qu’il vaut mieux que vous ne vous... reconnaissiez pas.

Je le pensais aussi. Mais, sans le reconnaitre précisé- ment, je voudrais le connaitre un peu.

Vous n’avez pourtant pas l’intention, je suppose, de demeurer longtemps dans ces fonctions subalternes?

Le temps de me retourner, simplement,

Et aprés, qu’est-ce que vous comptez faire, mainte- nant que vous voici fortuné?

Ah! Monsieur, hier j’avais 4 peine de quoi manger; laissez-moi le temps de connaitre ma faim.

A ce moment Heétor frappa 4 la porte :

C’est Monsieur le vicomte qui demande 4 voir Mon- sieur. Dois-je faite entrer?

Le front du vieux se rembrunit; il garda le silence un instant, mais comme Lafcadio discrétement s’était levé et faisait mine de se retirer :

Restez! cria Juste-Agénor avec une violence qui conquit le jeune homme; puis, se tournant vers Hector :

JULIUS DE BARAGLIOUL 71

Ah! tant pis! Je lui avais pourtant bien recommandé de ne pas chercher 4 me voir... Dis-lui que je suis occupé, que... je lui écrirai.

He€or s’inclina et sortit.

Le vieux comte garda quelques instants les yeux clos; il semblait dormir, mais, a travers sa barbe, on pouvait Voir ses levres remuer. Enfin il releva ses paupiéres, tendit la main 4 Lafcadio et, d’une voix toute changée, adoucie et comme rompue :

.5 Touchez ia, mon enfant. Vous devez me laisser, maintenant.

Ii me faut vous faire un aveu, dit Lafcadio en hésitant; pour me présenter décemment devant vous, j’ai vidé mes derniéres ressources. Si vous ne m’aidez pas, je ne sais

“trop comment je dinerai ce soir; et:pas du tout comment demain... 4 moins que Monsieur votre fils...

Prenez toujours ceci, dit le comte en sortant cing cents francs d’un tiroir. Eh bien! qu’attendez-vous?

J’aurais voulu vous demander encore... si je ne puis espéret de vous revoir?

Ma foil j’avoue que ¢a ne serait pas sans plaisir. Mais les révérendes personnes qui s’occupent de mon salut m/’entretiennent dans une humeur a faire passer mon plaisir en second, Quant a ma bénédiction, je m’en vais vous la donner tout de suite et le vieux ouvrit ses bras pour |’ac- cueillir. Lafcadio, au lieu de se jeter dans les bras du comte, s’agenouilla pieusement devant lui, et, la téte dans ses genoux, sanglotant, tout tendresse aussitét sous |’étreinte, sentit fondre son coeur aux résolutions farouches.

Mon enfant, mon enfant, balbutiait le vieux, je

suis en retard avec vous,

Quand Lafcadio se releva, son visage était plein de

larmes. ;

72. ~~ ~LES CAVES DU VATICAN

Comme il allait partir et mettait dans sa poche le billet qu’il n’avait pas pris aussitot, Lafcadio retrouva les cartes de visite et, les tendant au comte :

Tenez, voici tout le paquet.

J’ai confiance en vous; vous le déchirerez vous- méme. Adieu! d

C’aurait fait le meilleur des oncles, pensait Lafcadio en regagnant le quartier latin; —et méme avec quelque chose en plus, ajoutait-il avec un rien de mélancolie. Bahl Il sortit le paquet de cartes, l’ouvrit en éventail et le déchira d’un coup sans effort.

Je n’ai jamais eu de confiance dans les égouts, mur- muta-t-il en jetant Lafcadio” dans une bouche; et il ne ‘sta que deux bouches plus loin de Baraglioul ”.

N’importe, Baraglioul ou Wluiki, occupons-nous 4 liquider notre passé.

Il connaissait, boulevard Saint-Michel, un bijoutier devant lequel Carola le forgait de s’arréter chaque jour. A Vinsolente devanture elle avait distingué, l’avant-veille, une paite de boutons de manchettes singuliers. Ils présen- taient reliés deux a deux par une agrafe d’or et taillés dans un quattz étrange, sorte d’agate embrouillardée, qui ne laissait rien voir au travers d’elle, bien qu’elle parit transparente quatre tétes de chat encerclées. Comme Venitequa poicait avec cette forme de corsage masculin qu’on appelle costume tailleur, ainsi que je l’ai déja dit des manchettes et comme elle avait le gout saugrenu, elle convoitait ces boutons.

Ils n’étaient point tant amusants que bizarres; Lafcadio les trouvait affreux; il se fit irrité de les voir sur sa maitresse; mais du moment qu’il la quittait... Entrant dans la boutique il paya cent vingt francs ces boutons.

Un bout de papier s’il vous plait. Et, sur la feuille

_—

7%

2 JULIUS DE BARAGLIOUL 73 que le marchand lui tendit, penché vers le comptoir, il écrivit : ~ AA Carola Venitequa eof ee es

Pour la remercier d’avoir introduit /’inconnu dans ma chambre, et en la priant de ne plus y remettre les pieds. ;

Le papier plié, il le glissa dans la boite ot le marchand empaqueta le bijou.

Ne précipitons rien, se dit-il, au moment de remettre

da boite au concierge. Passons encore la nuit sous ce toit, ‘et contentons-nous pour ce soir de fermer notre porte 4

mademoiselle Carola.

VI

Julius de Baraglioul vivait sous le régime prolongé d’une morale provisoife, cette méme morale a laquelle se sou- mettait Descartes en attendant d’avoir bien établi les régles d’aprés lesquelles vivre et dépenser désormais. Mais ni le tempérament de Julius ne parlait avec une telle intransi- geanice, ni sa pensée avec une telle-autorité qu’il ett été jusqu’a présent beaucoup géné pour se tégler aux conve- nances. Il n’exigeait, tout compte fait, que du confott, dont ses succés d’homme de lettres faisaient partie. Au décri de son dernier livre, pour la premiere fois il ressentait de la piqtre.

Il n’avait pas été peu mortifié en se voyant refuser accés auprés de son pére; il l’eGt été bien davantage s’il avait pu savoir qui venait de le devancer pres du vieux. En s’en retournant rue de Verneuil, il repoussait de plus en plus faiblement |’impertinente supposition qui déja l’avait importuné tandis qu’il se rendait chez Lafcadio. Lui aussi

os LES CAVES DU VATICAN

tapprochait faits et dates; lui aussi se refusait désormais 4 ne voit qu’une simple coincidence dans cette étrange con- jon@ion. Au reste la jeune grace de Lafcadio l’avait séduit, et bien qu’il se doutat que son pére, en faveur de ce frére batard, l’allait frustrer d’une parcelle de patrimoine, il ne se sentait 4 son égard aucune malveillance; méme i] ]’atten- dait ce matin avec une assez tendre et prévenante curiosité.

Quant 4 Lafcadio, si ombrageux qu’il fit et réticent, cette tare occasion de parler le tentait; et le plaisir d’incom- moder un peu Julius. Car méme avec Protos il n’avait jamais été bien avant dans la confidence. Quel chemin il avait fait, depuis! Julius aprés tout ne lui déplaisait pas, si fantoche qu’il lui pardt; il était amusé de se savoir son frére,

Comme il s’acheminait vers Ja demeure de Julius ce matin, lendemain du jour qu’il avait regu sa visite, il lui advint une assez bizarre aventute : Par amour du détour, poussé peut-étre par son génie, aussi pour fatiguer certaine turbulence de son esprit et de sa chair, et désireux de se présenter maitre de soi chez son frére, Lafcadio prenait pat le plus long; il avait suivi le boulevard des Invalides, était _ repassé prés du théatre de l’incendie, puis continuait par’ la rue de Bellechasse.

Trente-quatre rue de Verneuil, se répétait-il en matchant; quatre et trois, sept: le chiffte est bon.

Il débouchait rue Saint-Dominique, a l’endroit ot cette rue coupe le boulevard Saint-Germain, lorsque, de l’autre cété du boulevard, il vit et crut aussitét reconnaitre cette jeune fille qui, depuis la veille, ne laissait pas d’occuper un peu sa pensée. Il pressa le pas aussitdt.., C’était elle! Il la rejoignit 4 l’extrémité de la courte rue de Villersexel, mais estimant qu’il serait peu Baraglioul de l’aborder, se contenta de lui sourite en s’inclinant un peu et soulevant discréte-

\

JULIUS DE BARAGLIOUL 45

ment son chapeau; puis, passant rapidement, il trouva fort expédient de se jeter dans un bureau de tabac, tandis que la jeune fille, prenant de nouveau les devants, tournait dans la rue de |’Université.

Quand Lafcadio ressortit du bureau st entra dans ladite

rue 4 son tour, il regarda de droite et de gauche : la jeuneA fille avait disparu. Lafcadio, mon ami, vous donnez \ dans le plus banal; si vous devez tomber atnoureux, ne J

comptez pas sur ma plume pour peindre le désarroi de votre ceeur... Mais non : il eat trouvé malséant de commencer une poursuite; aussi bien ne voulait-il pas se présenter en retard chez Julius, et le détour qu’il venait de faire ne lui laissait plus le temps de muser. La rue de Verneuil heureu- sement était proche; la maison qu’occupait Julius, au pre- mier coin de rue. Lafcadio jeta le nom du comte au concierge et s’élanca dans l’escalier.

Cependant Genevieve de Baraglioul, car c’était elle, la fille ainée du comte Julius, qui revenait de I’hdpital des Enfants-Malades, ot elle allait tous les matins, bien plus troublée que Lafcadio par cette nouvelle rencontre, avait regagné en grande hate la demeure paternelle; entrée sous la porte cochére précisément 4 l’instant ot Lafcadio tournait la rue, elle atteignait le second étage lorsque des bonds pressés, derriére elle, la firent retourner; quelqu’un montait plus vite qu’elle; elle s’effagait pour laisser passer, mais, reconnaissant tout 4 coup Lafcadio qui s’arrétait interdit, en face d’elle :

Est-il digne de vous, Monsieur, de ine poursuivre? dit-elle du ton le plus courroucé qu’elle put.

Hélas! Mademoiselle, qu’allez-vous penser de moi? s’écria Lafcadio. Vous ne me croitez pas si je vous dis que je ne vous avais pas vue entrer dans cette maison, ou je suis on ne peut plus surpris de vous retrouver. N’est-ce

J

76 LES CAVES DU VATICAN

donc pas ici qu’habite le comte Julius de Baraglioul?

Quoi! fit Geneviéve en rougissant, vous seriez le nouveau sectétaire qu’attend mon pére? Monsieur Lafcadio Wlou.,. vous portez un nom si bizarre que je ne. sais comment le prononcer. Et comme Lafcadio, rougissant 4 son tour, s’inclinait : Puisque je vous retrouve ici, Monsieur, puis-je vous demander en grace de ne point parler 4 mes patents de cette aventure d’hier, que je crois, quwils ne gotteraient guére; ni surtout de la bourse que je leur ai dit avoir perdue.

J’allais, Mademoiselle, vous supplier également de gatder le silence sur le rdle absurde que vous m’avez vu jouer. Je suis comme vos parents : je ne le comprends guére, et je ne l’approuve pas du tout. Vous avez di me prendre pour un terre-neuve. Je n’ai pas pu me retenir... Excusez-moi, J’ai 4 apprendre encore... Mais j'apptendrai, je vous assure... Voulez-vous me donner la main?

Geneviéve de Baraglioul, qui ne s’avouait pas 4 elle-méme qu’elle trouvait Lafcadio trés beau, n’avoua pas a Lafcadio que, loin de lui paraitre ridicule, il avait pris pour elle figure de héros, Elle lui tendit une main qu’il porta fougueuse- ment a ses lévres; alors, souriant simplement, elle le pria de tedescendre quelques marches et d’attendre qu’elle fat rentrée et et refermé la porte pour sonner a son tour, de sotte qu’on ne les vit point ensemble; et surtout de ne point montrer, dans la suite, qu’ils s’étaient précédemment renconttés.

Quelques minutes plus tard Lafcadio était introduit dans le cabinet du romancier.

L’accueil de Julius fut engageant; Julius ne savait pas s’y prendre; l’autre se défendit aussitét :

® =

JULIUS DE BARAGLIOUL ~ 77

Monsieur, je dois vous avertir d’abord : j’ai grande horreur de la reconnaissance; autant que des dettes; et quoi que vous fassiez pour moi, vous ne pourrez m’amenet a me sentir votre obligé.

Julius a son tour se rebiffa :

Je ne cherche pas 4 vous acheter, monsieur Wluiki, commencait-il déja de son haut... Mais tous deux voyant qu’ils allaient se couper les ponts, ils s’arrétérent net et,

‘aprés un moment de silence :

Quel est donc ce travail que vous vouliez me confier? commenca Lafcadio d’un ton plus souple.

Julius se déroba, prétextant que le texte n’en était pas encore au point; il ne pouvait étre mauvais d’ailleurs qu’ils fissent aupatavant plus ample connaissance.

Avouez, Monsieur, reprit Lafcadio d’un ton enjoué, qu’hiet vous ne m’avez pas attendu pour la faire, et que vous avez favorisé de vos regards certain carnet..,?

Julius perdit pied, et, quelque peu confusément :

J’avoue que je lai fait, dit-il; puis dignement : je m’en excuse. Si la chose était 4 refaire, je ne la recom-

_ meficerais pas.

Elle n’est plus 4 faire : j’ai brilé le carnet.

Les traits de Julius se désolérent :

Vous étes trés faché?

Si j’étais encore faché, je ne vous en patlerais pas. Excusez le ton que j’ai pris tout a l’heure en entrant, conti- nua Lafcadio résolu 4 pousser sa pointe. Tout de méme je voudrais bien savoir si vous avez également lu un bout de lettte qui se trouvait dans le carnet?

Julius n’avait point lu le bout de lettre; pour la raison qu’il ne l’avait point trouvé; mais il en profita pour pro- tester de sa discrétion. Lafcadio s’amusait de lui et s’amusait a le laisser paraitre.

78 LES CAVES DU VATICAN

Jai pris déja quelque peu de revanche sur votre dernier livre, hier.

II n’est guére fait pour vous intéresser, se hata de dire Julius.

Oh! je ne l’ai pas lu tout entier. I] faut que je vous avoue que je n’ai pas grand gout pour la lecture. En vérité je n’ai jamais pris de plaisir qu’a Robinson... Si, Aladdin encore... A vos yeux, me voici bien disqualifie.

Julius leva la main doucement :

Simplement je vous plains : vous vous privez de grandes joies.

J’en connais d’autres.

Qui ne sont peut-étre pas d’aussi bonne qualité.

Soyez-en sir! Et Lafcadio riait avec passablement d’impertinence.

Ce dont vous souffrirez un jour, reprit Julius un peu chatouillé par la gouaille.

Quand il sera trop tard, acheva sentencieusement Lafcadio; puis brusquement : Cela vous amuse beaucoup d’écrire?

Julius se redressa :

Je meécris pas pour m’amuser, dit-il noblement. Les joies que je gotite en écrivant sont supérieures a celles que je pourrais trouver a vivre. Du reste l'un n’empéche pas Pautre...

Cela se dit. Puis, élevant brusquement le ton qu’il avait laissé retomber comme par négligence : Savez- vous ce qui me gate l’écriture? Ce sont les corrections, les ratures, les maquillages qu’on y fait.

Croyez-vous done qu’on ne se corrige pas, dans la vie? demanda Julius allumé.

Vous ne m’entendez pas : Dans la vie, on se corrige, a ce qu’on dit, on s’améliore; on ne peut corriger ce qu’on

*

JULIUS DE BARAGLIOUL~ 7S

a fait. C’est ce droit de retouche qui fait de l’écriture une chose si gtise et si... (il n’acheva pas). Oui; c’est 14 ce qui me parait si beau dans la vie; c’est qu’il faut peindre dans le frais. La rature y est défendue.

Y aurait-il 4 raturer dans votre vie? _

Non... pas encore trop... Et puisqu’on ne peut pas... Lafcadio se tut un instant, puis : C’est tout de méme par désir de rature que j’ai jeté au feu mon carnet!... Trop tard, . vous voyez. bien... Mais avouez que vous n’y avez pas compris grand-chose.

Non; cela, Julius ne l’avouerait point.

Me permettez-vous quelques questions? dit-il en guise de réponse.

Lafcadio se leva si brusquement que Julius crut qu’il voulait fuir; mais il alla seulement vers la fenétre, et soule- vant le rideau d’étamine :

C’est 4 vous ce jardin?

Non, fit Julius.

Monsieur, je n’ai laissé jusqu’a présent personne lorgner si peu que ce soit dans ma vie, reprit Lafcadio sans se retourner. Puis, revenant a Julius qui ne voyait déja plus en lui qu’un gamin : Mais aujourd’hui c’est jour férié; je m’en vais me donner vacances, pour une unique fois dans ma vie. Posez vos questions, je m’engage a répondre 4 toutes... Ah! que je vous dise d’abord que j’ai flanqué a la porte la fille qui hier vous |l’avait ouverte.

Par convenance Julius prit un air consterné,

A cause de moi! Croyez que...

Bah! depuis quelque temps je cherchais comment m/’en défaire.

Vous... viviez avec elle? demanda gauchement Julius.

Oui; par hygiéne.., Mais le moins possible; et en souvenir d’un ami qui avait été son amant.

80 LES CAVES DU VATICAN

Monsieur Protos, peut-étre? hasarda Julius, bien décidé a ravaler ses indignations, ses dégotts, ses répro- bations. et a ne laisser paraitre de son étonnement, ce premier jour, que ce qu’il en faudrait pour animer un peu ses répliques.

Oui, Protos, répondit Lafcadio tout riant. Vous voudriez savoir qui est Protos?

De connaitre un peu vos amis m’apprendrait peut- étre 4 vous connaitre. -

Cétait un Italien, du nom de... ma foi, je ne sais plus, et. peu importe! Ses camarades, ses maitres méme ne l’appelérent plus que pat ce surnom, a partir du jour ot il décrocha brusquement la premiére place de theme grec.

Je ne me souviens pas d’avoir jamais été premier moi-méme, dit Julius pour aider a la confidence; mais j’ai toujours aimé, moi aussi, me lier avec les premiers. Donc, Protos...

Oh! c’était A la suite d’un pari qu’il avait fait. Aupa- ravant il reStait l’un des derniers de notre classe, bien qu’un des plus agés; tandis que j’étais l’un des plus jeunes; mais, ma foi, je n’en travaillais pas mieux pour ga. Protos mar- quait un grand mépris pour ce que nous enseignaient nos maitres; pourtant, aprés qu’un de nos forts-en-thémes, qu’il détestait, lui edt dit un jour : il est commode de dédai- genet ce dont on ne serait pas capable (ou je ne sais quoi dans ce gout), Protos se piqua, s’entéta quinze jours durant, fit si bien qu’a la composition qui suivit il passa par-dessus la téte de l’autre, premier! 4 la grande stupeur de nous tous, Je devrais dire : d’eux tous. Quant 4 moi je tenais Protos en considération trop haute pour que cela pit beaucoup

m’étonner. Il m’avait dit : je leur montrerai que ¢a n’est pas

si difficile! Je l’avais cru.

*

ee ee Moret ae on se

JULIUS ‘DE BARAGLIOUL ~ BE

Si je vous entends bien, Protos a eu sur vous de influence. ~ Peut-étre. Il m’imposait. A vrai dire, je n’ai eu avec lui qu’une seule conversation intime; mais elle fut pour moi si persuasive que, le lendemain, je m’enfuis de la pension ou je me blanchissais comme une salade sous une tuile, et je tegagnai a pied Baden ot ma méte vivait alors en com- pagnie de mon oncle le marquis de Gesvres... Mais nous commengons par la fin. Je pressens que vous me question- Meriez trés mal. Tenez! laissez-moi vous raconter ma vie, tout simplement. Vous apprendrez ainsi beaucoup plus que vous n’auriez su demander, et peut-étre méme souhaité d’apprendre... Non, merci, je préfére les miennes, dit-il en sortant son étui et jetant la cigarette que lui avait d’abord offerte Julius et qu’en discourant il avait laissé éteindte.

Je suis 4 Bucharest, en 1874, commenga-t-il avec lenteur, et, comme vous le savez, je crois, perdis mon pére:- peu de mois aprés ma naissance, La premiere personne que je distinguai aux cdtés de ma mére, c’est un Allemand, mon oncle, le baton Heldenbruck. Mais comme je le perdis 4 l’Age de douze ans, je n’ai gardé de lui qu’un assez indistin@ souvenir. C’était, parait-il, un financier remar- quable. Il m’enseigna sa langue, et le calcul par de si habiles détours que j’y pris aussit6t un amusement extraordinaire. Il avait fait de moi ce qu’il appelait complaisamment son caissier, c’est-a-dite qu’il me confiait une fortune de menue monnaie et que partout ot je l’accompagnais j’étais chargé de la dépense. Quoi que ce fit qu’il achetat (et il achetait

Wy 3

82 LES CAVES DU VATICAN

beaucoup) il prétendait que je susse faire l’addition, le temps de sortir argent ou billet de ma poche. Parfois il m/’embatrassait. de monnaies étrangéres et c’étaient des questions de change; puis d’escompte, d’intérét, de pret; enfin méme de spéculation. A ce métier je devins prompte- ment assez habile 4 faire des multiplications, et méme des divisions de plusieurs chiffres, sans papier... Rassurez-vous (cat il voyait les sourcils de Julius se froncer), cela ne m’a donné le godt ni de l’argent, ni du calcul. Ainsi je ne tiens jamais de comptes, si cela vous amuse de le savoir. A vrai dire, cette premiére éducation est demeurée toute pratique et positive, et n’a touché en moi aucun fessott... Puis Heldenbruck s’entendait merveilleusement a Vhygiéne de l’enfance; il persuada ma mére de me laisser vivre téte et pieds nus, par quelque temps qu’il fit, au grand air le plus souvent possible; il me plongeait lui-méme dans |’eau froide, hiver comme été; j’y prenais grand plaisir... Mais vous n’avez que faite de ces détails.

—— Si, sil

Puis ses affaires l’appelérent en Amérique. Je ne 1’ai plus tevu.

A Bucharest, les salons de ma méte s’ouvraient A la société la plus brillante, et, autant que j’en puis juger de souvenir, la plus mélée; mais dans l’tntimité fréquentaient surtout, alors, mon oncle le prince Wladimir Bielkowski et Atdengo Baldi que je ne sais pourquoi je n’appelai jamais mon oncle. Les intéréts de la Russie (j’allais dire de la Pologne) et de l’Italie les retinrent 4 Bucharest trois ou quatre ans. Chacun des deux m/’apprit sa langue; c’est-a-dire Vitalien et le polonais, car pour le russe, si je le lis et le comprends sans trop de peine, je ne l’ai jamais parlé cou- ramment. A cause de la société que recevait ma métre, et od jétais choyé, il ne se passait point de jour que je n’eusse

—-.

JULIUS DE BARAGLIOUL 83

Poccasion d’exercer ainsi quatre ou cing langues, qu’a Page de treize ans déja je parlais sans accent aucun, 4 peu prés indifféremment; mais le francais pourtant de préfeé- rence, parce que c était la langue de mon pére et que ma mére avait tenu a ce que je l’apprisse d’abord.

Bielkowski s’occupait beaucoup de moi, comme tous ceux qui voulaient plaire 4 ma mére; c'est A moi qu’il semblait que l’on fit la cour; mais ce qu’il en faisait, lui,

C’était, je crois, sans calcul, car il cédait toujours a sa pente, “qu il avait prompte et de plus d’un cété. Il s’occupait de

moi, méme en dehors de ce qu’en connaissait ma méte : et je ne laissais pas d’étre flatté de Pattachement particulier qu’il me montrait. Cet homme bizarre transforma du jour au lendemain notre existence un peu rassise en une sorte de féte éperdue. Non, il ne suffit pas de dire qu’il s’aban- donnait a sa pente : il s’y précipitait, s’y ruait; il apportait a son plaisir une espéce de frénésie.

“J] nous emmena trois étés dans une villa, ou plutdt un chateau, sur le versant hongrois des Karpathes, prés d’Eperjés, ou nous allions fréquemment en voiture. Mais plus souvent encore nous montions a cheval; et rien n’amu- sait plus ma mére que de parcourir a l’aventure la cam- pagne et la forét des environs, qui sont fort belles. Le poney que m’avait donné Wladimir fut pendant plus d’un an ce que j’aimai le plus au monde.

Au second été, Ardengo Baldi vint nous rejoindre; ces alors qu’il m’apprit les échecs. Rompu pat Helden- bruck aux calculs de téte, je pris assez vite Vhabitude de jouer sans regarder 1’échiquier.

Baldi faisait avec Bielkowski bon ménage. Le soir, dans une tour solitaire, noyés dans le silence du parc et de la forét, tous quatre nous prolongions assez tard les veillées a battre et rebattre les cartes; car, bien que je ne fusse

84 LES“CAVES sDU.V AHICAN

encore qu’un enfant j’avais treize ans -— Baldi m’avait, par horreur du mort”, appris le whist et a tricher.

Jongleur, escamoteur, prestidigitateur, acrobate; les ptemiers temps que celui-ci vint chez nous, mon imagina- tion sortait 4 peine du long jedne a quoi l’avait soumise Heldenbruck; j’étais aflamé de merveilles, crédule et de tendte curiosité. Plus tard Baldi m’instruisit de ses tours; mais de pénétrer leur sectet ne put effacer la premiére impression du mystére lorsque, le premier soit, je le vis tout tranquillement allumer a l’ongle de son petit doigt sa cigarette, puis, comme il venait de perdre au jeu, extraire de mon oteille et de mon nez autant de roubles qu’il fallut, ce qui me terrifia littéralement, mais amusa beaucoup la galerie, cat il disait, toujours de ce méme air tranquille : Heureusement que cet enfant est une mine inépuisable!

“Les soirs qu’il se trouvait seul avec ma mére et moi, ilinventait toujours quelque jeu nouveau, quelque surprise ou quelque farce; il singeait tous nos familiers, grimagait, se dépattait de toute ressemblance avec lui-méme, imitait toutes les voix, les cris d’animaux, les bruits d’instruments, tirait de lui des sons bizarres, chantait en s’accompagnant sur la guzla, dansait, cabriolait, marchait sur les mains, bondissait par-dessus tables ou chaises, et, déchaussé, jonglait avec les pieds, 4 la maniéte japonaise, faisant pi-. rouetter le paravent ou le guéridon du salon sur la pointe de son ofteil; il jonglait avec les mains mieux encore; d’un papier chiflonné, déchiré, faisait éclore maints papillons blancs que je pourchassais de mon souffle et qu’il main- tenait suspendus en l’air au-dessus des battements d’un éventail. Ainsi les objets prés de lui perdaient poids et réalité, ptésence méme, ou bien prenaient une signification nouvelle, inattendue, baroque, distante de toute utilité : “Tl y a bien peu de choses avec quoi il ne soit pas amusant

JULIUS DE BARAGLIOUL ~ 85

de jongler ”’, disait-il. Avec cela si drdle que je pamais de - rire et que ma mére s’écriait :. Arrétez-vous, Baldi] Cadio ne pourra plus dormir. Et le fait est que mes nerfs étaient solides pour résister 4 de pareilles excitations,

“J'ai beaucoup profité de cet enseignement; 4 Baldi méme, sut plus d’un tour, au bout de quelques mois, jaurais rendu des points, et méme...

Je vois, mon enfant, que vous avez recu une éduca- -tion trés soignée, interrompit a ce moment Julius,

Lafcadio se mit a rire, extrémement amusé par I’air consterné du romancier.

Ohl! rien de tout cela ne pénétra bien avant; n’ayez crainte! Mais il était temps, n’est-ce pas, que l’oncle Faby atrivat. C’est lui qui vint prés de ma mére lorsque Bielkowski et Baldi furent appelés 4 de nouveaux postes.

Faby? c’est lui dont j’ai vu Vécriture sur la premiéte page de votre carnet?

Oui. Fabian Taylor, lord Gravensdale. Il nous emmena, ma mére et moi, dans une villa qu’il avait louée prés de Duino, sur l’Adriatique, ot je me suis beaucoup fortifié. La cote en cet endroit formait une’ presqu’ile rocheuse que la propriété occupait toute. La, sous les pins, parmi les roches, au fond des ctiques, ou dans la met nageant et pagayant, je vivais en sauvage tout le jour. C’est de cette Epoque que date la photographie que vous avez vue; que j’ai brilée aussi.

Il me semble, dit Julius, que, pour la citconstance, vous autiez bien pu vous présenter plus décemment.

Précisément, je ne le pouvais pas, reprit en riant Lafcadio; sous prétexte de me bronzer, Faby gardait sous clef tous mes costumes, mon linge méme...

—.Et Madame votre mére, que disait-elle?

Elle s’en amusait beaucoup; elle disait que si nos

86 LES CAVES DU VATICAN

invités se scandalisaient, ils n’avaient qu’a partir; mais cela n’empéchait de rester aucun de ceux que nous fecevions.

Pendant tout ce temps-la, votre instruction, mon pauvre enfant!..

Oui, j’apprenais si tacilement que ma mére jusqu’alors avait un peu négligée; j’avais seize ans bient6t; ma mére sembla s’en apercevoir brusquement et, aprés un merveil- leux voyageen Algérie que je fis avec l’oncle Faby (ce fut 145) je crois, le meilleur temps de ma vie), je fus envoyé a Paris et confié 4 une espéce de gedlier sea era Ie qui s’occupa de mes études. |

Aprés cette excessive liberté, je comprends en effet

que ce temps de contrainte ait pu vous paraitre un peu dur,

Je ne l’aurais jamais supporté, sans Protos. Il vivait a la_méme pension que moi; pour apprendre le frangais,

ni

disait-on; mais il le parlait 4 merveille, et je n’ai jamais compris ce qu’il faisait 14; non pits que ce que j Bi faisais moi-méme. Je languissais; je n’avais pas précisément de l’amitié pour Protos, mais je me tournais vers lui comme sil avait da m’apporter la délivrance. Passablement plus Agé que moi, il pataissait encore plus que son 4ge, sans plus los ad rien d’enfantin dans la démarche ni dans les gouts. Ses traits gis?” étaient extraordinairement expressifs, quand il voulait, et pouvaient exprimer n’importe quoi; mais, au repos, il . pf prenait Vair d’un imbécile. Un jour que je l’en plaisantais, i il me répondit que, dans ce monde, il importait de n’avoir , pas.trop l’air de ce qu’on était. Wien “Tl ne se tenait point pour satisfait tant qu’il ne parais- at que modeste; il tenait 4 passer oa. Il s’amusait z a dire que ce qui perd les hommes c’est de préférer la wwS \parade a l’exercice et de ne pas savoir cacher leurs dons; jo mais il ne disait cela qu’A moi seul. Il vivait 4 l’écart des auttes; et méme de moi, le seul de la pension qu’il ne

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ma

JULIUS DE BARAGLIOUL 87

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méprisat point. Dés que je l’amenais 4 parler, il devenait d’une éloquence extraordinaire; mais, taciturne le plus souvent, il semblait ruminer alors de noits projets, que j’au- rais voulu connaitre. Quand je lui demandais : qu’est-ce que vous faites ici? (aucun de nous ne le tutoyait) il répon- dait : je prends mon élan. Il prétendait que, dans la vie,

V’on_se tire des pas les plus difficiles en sachant se dire a

propos : qu ’a cela ne tiennel C’est ce que je me suis dit au.

point de m’évader.

so Patti avec dix-huit francs, jai gagné Baden a petites journées, mangeant je ne sais quoi, couchant n’importe ou... Jétais un peu défait quand j ‘atrivai; mais, somme toute, content de moi, car j’avais encore trois francs dans ma poche; il est vrai qu’en route, j’en avais récolté cing ou six. Je trouvai la-bas ma mére avec mon oncle de Gesvres, qui s’amusa beaucoup de ma fugue, et résolut de me tamener a Paris; il ne se consolait pas, disait-il, que Paris m’edt laissé mauvais souvenir. Et le fait est que, lorsque j’y revins avec ui, Paris m’apparut sous un jour un peu meilleur.

“Le marquis de Gesvres aimait frénétiquement la dépense; c’était un besoin continu, une fringale; on eit dit qu’il me savait gré de l’aider a la satisfaire et de doubler du mien son appétit. Tout au contraire de Faby, lui m’ap- prit le gout du costume; je crois que je le portais assez bien; avec lui j’étais a bonne école; son élégance était parfai- tement naturelle, comme une seconde sincérité. Je m’cn- tendis trés bien avec lui. Ensemble nous passions des matinées chez les chemisiers, les bottiers, les tailleurs; il prétait une attention particuli¢re aux chaussures, par quoi se reconnaissent les gens, disait-il, aussi sirement et plus secrétement que le reste du vétement et que par. les traits du visage... Il m’apprit a dépenser sans tenir de comptes et sans m’inquiéter par avance si j’aurais de quoi

88 LES CAVES DU VATICAN

suffite 4 ma tantaisie, A mon désir ou 4 ma faim. Il émettait en principe qu’il faut toujours satisfaire celle-ci la derniére, cat (je me souviens de ses paroles) désir ou fantaisie, disait- il, sont de sollicitation fugitive, tandis que la faim toujours se retrouve et n’est que plus impérieuse pour avoir attendu plus longtemps. Il m’apprit enfin 4 ne pas jouir d’une chose davantage, selon qu’elle cottait plus cher, ni moins si, par chance, elle n’avait coaté rien du tout.

J’en étais la quand je perdis ma mére. Un télégramme me tappela brusquement a Bucharest; je ne la pus revoir que motte : j’appris la-bas que, depuis le départ du marquis, elle avait fait beaucoup de dettes que sa fortune suffisait tout juste 4 payer, de sorte que je n’avais a espérer pas un copeck, pas un pfennig, pas un groschen. Aussit6t aprés la cérémonie funébre, je regagnai Paris ot je pensais retrouver l’oncle de Gesvres; mais il était parti brusquement pour la Russie, sans laisser d’adresse.

Je n’ai point a vous dire toutes les réflexions que je fis. Parbleu, j’avais certaines habiletés dans mon sac, moyen- nant’ quoi l’on se tire toujours d’affaire; mais plus j’en aurais eu besoin, plus 11 me répugnait d’y recourir. Heu- reusement, certaine nuit que je battais le trottoir, un peu perplexe, j’y retrouvai cette Carola Venitequa que vous avez vue, l’ex-maitresse 4 Protos, qui m’hospitalisa décem- ment. A quelques jours de la je fus averti qu’une maigre pension, assez mystérieusement, me serait versée tous les premiers du mois chez un notaire; j’ai Vhorreur des éclair- cissements et touchai sans chercher plus avant. Puis vous étes venu... Vous savez 4 présent a peu prés tout ce qu’il me plaisait de vous dire.

Il est heureux, dit solennellement Julius, il est heu- reux, Lafcadio, qu’il vous revienne aujourd’hui quelque argent : sans métier, sans instruction, condamné a vivre

SLrrtreoe uni, LIUS DE BARAGLIOUL 89

d’expédients... tel que je vous connais a présent, vous étiez prét a tout.

Prét a rien, au contraire, reprit Lafcadio en regardant Julius gravement. Malgré tout ce que je vous ai dit, je vois que vous me connaissez mal encore. Rien ne m’empéche autant que le besoin; je n’ai jamais recherché que ce qui ne peut_pas me servir.

Les paradoxes, par exemple. Et vous croyez cela

sone nourrissant?

vic’ Cela dépend des eStomacs. Il vous plait d’appeler ) paradoxes ce qui rebute au votre... Pour moi je me laisserais' mourit de faim devant ce ragott de logique dont_j’ai vu que vous alimentez vos personnages.

Permettez...

Du moins le héros de votre dernier livre. Est-ce vrai que vous y avez peint votre pére? Le souci de le main- tenir, partout, toujours, conséquent avec vous et avec soi-méme, fidéle a ses devoirs, a ses principes, c’est-a-dire a vos théoties.,. vous jugez ce que, moi précisément, j’en puis dire!... Monsieur de Baraglioul, acceptez ceci qui est

vrai : je suis un étre d’inconséquence, Et voyez combien je viens de parler! moi, qui Sa encore, me considérais comme le plus silencieux, le plus fermé, le plus retrait des étres. Mais il était bon que nous fissions promptement connaissance; et qu’il n’y ait plus lieu d’y revenir. Demain, ce soir, je rentrerai dans mon secret.

Le romancier, que ces propos désargonnaient, fit effort pour se remettre en selle : :

Persuadez-vous d’abord qu’il n’y a pas d’inconsé- quence, non plus en psychologie qu’en physique, commenga- t-il. Vous étes un étre en formation et...

Des coups frappés a la porte |’interrompirent. Mais, comme personne ne se montrait, ce fut Julius qui sortit.

90 ‘LES CAVES DU VATICAN -

Par la potte qu’il laissait ouverte, un bruit de voix confus patvenait jusqu’a Lafcadio. Puis i] y eut un grand silence. Lafcadio, aprés dix minutes d’attente, déja se disposait a partir, quand un domestique en livrée vint a lui:

Monsieur le comte fait dire 4 Monsieur le secrétaire qu'il ne le retient plus. Monsieur le comte a regu 4 |’instant de mauvaises nouvelles de Monsieur son pére et s’excuse de ne pouvoir prendre congé de Monsieur,

Au ton dont tout cela était dit, Lafcadio se douta bien qu’on venait d’annoncer que le vieux comte était mort. Il maitrisa son émotion.

Allons! se disait-il en regagnant |l’impasse Claude- Bernard, le moment est venu. It 1 time to launch the ship. D’ot que vienne le vent désormais, celui qui soufflera sera le bon. Puisque je ne puis étre tout prés du vieux, appré- tons-nous a nous éloigner de lui davantage.

En passant devant la loge il remit au portier de I’hétel la petite boite qu’il portait sur lui depuis la veille.

Vous remetttez ce paquet 4 Mile Venitequa, ce soir, quand elle rentrera, dit-il. Et veuillez préparer ma note.

Une heure aprés, sa malle faite, i] envoyait chercher un fiacte. Il partit sans donner d’adresse. Celle.de son notaire suffisait.

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La comtesse Guy de Saint-Prix, sceur puinée de Julius, que la mort du comte Juste-Agénor avait brusquement appelée a Paris, n’était pas depuis longtemps de retour dans le coquet chateau de Pezac, 4 quatre kilometres de Pau, que depuis son veuvage elle ne quittait guére, et moins encore depuis le mariage et l’établissement de ses enfants lorsgu’elle y regut une visite singuliére.

Elle rentrait d’une de ces promenades matinales quelle avait accoutumé de faire dans un léger dog-cat conduit par elle-méme; on vint l’avertir qu’un capucin l’attendait depuis une heure dans le salon. L’inconnu se recomman- dait du cardinal André, ainsi que l’atteSstait la carte de celui-

_ci qu’on remit a la comtesse; la carte était sous enveloppe;

-_

on y lisait, au-dessous du nom du cardinal, de sa fine et

ptesque féminine écriture, ces mots :

Recommande a la toute spéciale attention de la comtesse de

| Saint-Prix, labbé J.-P. Salus, chanoine de Virmontal,

C’était tout; et cela suffisait; la comtesse tecevait volon- tiers les gens d’Eglise; de plus, le cardinal André tenait

94 LES CAVES DU VATICAN

lame de la comtesse en sa main. Elle ne fit qu’un bond jusqu’au salon et s’excusa de s’étre fait attendre.

*” Le chanoine de Virmontal était bel homme; sur son noble visage éclatait une male énergie qui jurait (si j’ose -dire) étrangement avec Vhésitante précaution de ses gestes et de sa voix, comme étonnaient ses cheveux presque blancs, prés de la carnation jeune et fraiche de son visage.

Malgré l’affabilité de la comtesse, la conversation s’enga- geait mal et trainait en phrases de convenance sur le deuil

récent de la comtesse, la santé du cardinal André, le nouvel échec de Julius 4 l’Académie. Cependant la voix de l’abbé se faisait de plus en plus lente et sourde, et expression de son visage désolée. Il se levait enfin, mais au lieu de prendre congé :

J’aurais voulu, Madame la comtesse, et de la part du cardinal, vous entretenir d’un sujet grave. Mais la piece est sonore; le nombre des portes m’effraie; je crains qu’on nous puisse entendre.

La comtesse adorait confidences et simagrées; elle fit entrer le chanoine dans un boudoir étroit an on n’accé- dait que par le salon, ferma la porte :

Ici nous sommes 4 labri, dit-elle. Parlez sans crainte.

Mais au lieu de parler, I abbé qui, en face de la comtesse avait pris place sur un petit fauteuil bas, tira un foulard de sa poche et y étouffa des sanglots convulsifs. Perplexe, la comtesse atteignit sur un guéridon prés d’elle un panier a ouvrage, chercha dans le panier un flacon de sels, hésita

4 Voffrir 4 son héte, et prit enfin le parti de le respirer elle-méme.

Excusez-moi, dit enfin labbé, sortant du foulard une face congestionnée. Je vous sais trop bonne catholique, Madame la comtesse, pour ne pas bientét me comprendre et partager mon émotion,

AMEDEE FLEURISSOIRE™ 5

La comtesse avait horreur des effusions; elle réfugia sa bienséance derriére un face-a-main. L’abbé se ‘tessaisit aussitot, et rapprochant un peu son fauteuil :

Il m’a fallu, Madame la comtesse, la solennelle assurance du cardinal pour me décider a venir vous parler; oui, l’assurance qu’il m’a donnée que votre foi n’était point de ces fois mondaines, simples revétements de l’indiffé-

- fence...

_ i Venons au fait, Monsieur l’abbé. is Le cardinal m’a donc assuré que je pouvais avoir en votre discrétion une confiance parfaite; une discrétion de confesseur, si j’ose ainsi dire...

Mais, Monsieur l’abbé, pardonnez-moi : s’il s’agit d’un sectet dont le cardinal soit averti, d’un secret dune telle gravité, comment ne m’en a-t-il pas parlé lui-méme?

Le seul sourire de l’abbé efit déja fait Goctasidia a la comtesse l’incongruité de sa question.

Une lettre! Mais, Madame, a la poste, de nos jours,, . toutes les lettres des cardinaux-sont ouvertes.

Il pouvait vous confier cette lettre.

Oui, Madame; mais qui sait ce que peut devenir un papier? Nous sommes tellement ‘surveillés. Il y a plus : le cardinal préfére ignorer ce que je m’appréte a vous dire, n’y étte pour rien... Ah! Madame, au dernier moment mon coutage m’abandonne et je ne sais Si...

Monsieur I’abbé, vous ne me connaissez pas, et je ne puis donc m’offenser si votre confiance en moi n’est pas plus gtande, dit tout doucement la comtesse en détournant la téte et laissant retomber son face-a-main. J’ai pour les sectets que l’on me confie le plus grand respect. Dieu sait si j’ai jamais trahi le moindre, Mais jamais il ne m’est arrivé de solliciter une confidence...

96 LES CAVES DU VATICAN

Elle fit un léger mouvement comme pour se lever, Vabbé étendit le bras vers elle.

Vous m’excuserez, Madame, en daignant considérer . que vous étes la premiére femme, la premiere, j’ai dt, qui ait été jugée digne, par ceux qui m’ont confié l’effrayante mission de vous avertir, digne de recevoir et de conserver par-devers elle ce secret. Et je m’effraie, je l’avoue, a sentir cette révélation bien pesante, bien encombrante, pour Vintelligence d’une femme.

—. On se fait de grandes illusions sur le peu de capacité de V’intelligence des femmes, dit presque séchement la comtesse; puis, les mains un peu soulevées, elle cacha sa curiosité sous un air absent, propre a accueillir une impor- tante confidence de |’Eglise. L’abbé rapprocha de nouveau son fauteuil.

Mais le secret que l’abbé Salus s’apprétait a confier a la comtesse m’apparait encore aujourd’hui trop déconcertant; trop bizarre, pour que j’ose le rapporter ici sans plus ample précaution :

Il y a le roman, et il y a-l’histoire. D’avisés critiques ont considéré le roman comme de l’histoire qui aurait pu étre, histoire comme un roman qui avait eu lieu. Il faut bien reconnaitre, en effet, que l’art du romancier souvent emporte la créance, comme |’événement parfois la défie, Hélas|! cettains sceptiques esprits nient le fait dés qu’il tranche sur l’ordinaire. Ce n’est pas pour eux que j’éctis.

Que le représentant de Dieu sur terre ait pu étre enlevé du Saint-Siége, et, par l’opération du Quirinal, volé en quelque sorte a la chrétienté enti¢re c’est un probléme trés épineux que je n’ai point la témérité de soulever. Ma's il est de fait Arforiquée que, vers la fin de l’année 1893, le bruit en courut; il est patent que nombre d’Ames dévotes

;

AMEDEE FLEURISSOIRE ~ 97

s’en émurent. Quelques journaux en parlérent craintive- ment; on les fit taire. Une brochure sur ce sujet parut 4 Saint-Malo!; qu’on fit saisir. C’est que, non plus le parti franc-magon ne tenait 4 ce que s’ébruitat le récit d’une si abominable forfaiture, que le parti catholique n’osait appuyet ou ne se fésignait a couvrir les collectes extraor- dinaires qu’on entteprit aussitét 4 ce sujet. Et sans doute nombre d’4mes pieuses se saignérent (on estime a prés d’un

. demi-million les sommes recueillies ou dispersées 4 cette

occasion), mais il reStait douteux si tous ceux qui rece- vaient les fonds étaient de vrais dévots, ou parfois des esctocs peut-étre. Toujours est-il qu’il fallait pour mener a bien cette quéte, 4 défaut de religicuse convition, une audace, une habileté, un tact, une éloquence, une connais- sance des étres et des faits, une santé, que seuls pouvaient se piquer d’avoir quelques gaillards tels que Protos, l’ancien copain de Lafcadio. J’avertis honnétement le lecteur c’est lui qui se présente aujoutd’hui sous l’aspeét et le nom emprunté du chanoine de Virmontal.

La comtesse, résolue 4 n’ouvrir plus les lévres, 4 ne plus changer d’attitude, ni méme d’expression avant complet épuisement du secret, écoutait imperturbablement le faux prétre dont peu 4 peu l’assurance s’affermissait. II s’était levé et marchait a grands pas. Pour meilleure préparation, il reprenait l’affaire, sinon précisément a ses débuts (le conflit entre la Loge et l’Eglise, essentiel, n’avait-il pas toujours existé?), du moins remontait-il 4 certains faits ou s’était déclarée l’hostilité flagrante. Il avait d’abord invité la comtesse 4 se souvenit des deux lettres adressées part le

,

1. Compte rendu de (a Délivrance de Sa Sainteté Léon XIII emprisonné dans les cachots du Vatican (Saint-Malo, imprimerie Y. Billois, rue de

Orme, 4), 1893.

ANDRE GIDE, LES CAVES DU VATICAN. 4

98 LES CAVES DU VATICAN

pape en décembre 925 une au peuple italien, Vautre plus spécialement aux évéques, prémunissant les catholiques contte les agissements des francs-magons; puis, comme la mémoire faisait défaut 4 la comtesse, il avait da remonter en attiére, rappeler l’érection de la statue de Giordano Bruno, décidée, présidée par Crispi derriére qui jusqu’alors s’était dissimulée la Loge. Il avait dit Crispi outré de ce que le pape eit repoussé ses avances, ett refusé de négocier avec lui (et pat : négocier, ne fallait-il pas entendre : entrer en composition, se soumettrel). Il avait retracé cette journée tragique : les camps pfenant position; les francs-magons enfin levant le masque, et tandis que le corps diploma- tique accrédité prés du Saint-Siége se rendait au Vatican, manifestant pat cet ate, en méme temps que son mépris pour Crispi, sa vénération pour notre Saint-Pére ulcéré la Loge, enseignes déployées, sur la place Campo dei Fiori ou se dtessait la provocante idole, acclamant Jillustre blasphémateur.

Auconsistoire qui suivit bientét aprés, le 30 juin 1889, continua-t-il (toujours debout, il s’appuyait a présent sur le guéridon, les deux bras en avant, penché vets la comtesse), Léon XIII laissa s’élever son indignation véhémente. Sa protestation fut entendue de la terre entiére; et toute la chtétienté trembla en l’entendant parler de quitter Rome! Quitter Rome j’ai dit!... Tout ceci, Madame la comtesse, vous le savez déja, vous en avez souffert et vous en<sou- venez comme moi.

Il reprit sa matche :

Enfin Crispi fut déchu du pouvoir. L’Eiglise allait- elle respiter? En décembre 1892 le pape écrivait donc ces deux lettres. Madame...

Il se rassit, approcha brusquement son fauteuil du te et saisissant le bras de la comtesse :.

- AMEDEE FLEURISSOIRE 99

Un mois aprés le pape était emprisonné.

La comtesse s’obstinant 4 demeurer coite, le chanoine lacha son bras, reprit sur un ton plus posé:

Je ne chercherai pas, Madame, 4 vous apitoyer sur les souffrances d’un captif; le coeur des femmes est toujours prompt a s’émouvoir au spectacle des infortunes. Je m’a- dresse a votte intelligence, comtesse, et vous invite 4 considérer le désarroi ou, chrétiens, la disparition de notre chef spirituel nous a plongés.

Un léger pli se marqua sur le front pale de la comtesse.

Plus de pape est affreux, Madame. Mais, qu’d cela ne tienne : un faux pape est plus affreux encore. Car pout dissimuler son crime, que dis- “je? pour inviter l’Eglise a se démantelet et 4 se livrer elle-méme, la Loge a installé sur le tréne pontifical, en place de Léon XIII, je ne sais quel suppét du Quirinal, quel mannequin, a l’image de leur sainte vi€time, quel imposteur, auquel, par crainte de nuite au vrai, il nous faut feindre de nous soumettre, devant lequel, enfin, 6 honte! au jubilé s’est incliné la toute entiére chrétienté.

A ces mots le mouchoir qu’il tordait dans ses mains se déchira.

a s++ Le premier a&te du faux pape fut cette encyclique trop’ fameuse, l’encyclique a la France, dont le coeur de tout: Francais digne de ce nom saigne encore. Oui, oui, je sais, Madame, combien votre grand cceur de comtesse a souffert d’entendrte la Sainte Eglise renier la sainte cause de la royauté; le Vatican, j’ai dit, applaudir 4 la République. Hélas! rassurez-vous, Madame! vous vous étonniez a bon droit. Rassurez-vous, Madame la comtesse! mais songez 4 ce que le Saint-Pére captif a souffert, entendant ce suppot imposteur le proclamer républicain!

Puis, se rejetant en arriére, avec un rite sanglotant :

,

100 LES CAVES DU VATICAN

Et qu’avez-vous pensé, comtesse de Saint-Prix, et.

qu’avez-vous pensé, comme corollaire a cette cruelle encyclique, de l’audience accordée par notre Saint-Pére au rédaéteur du Petit Journal? Du Petit Journal, Madame la comtesse, ah! fi donc! Léon XIII au Petit Journal! Vous sentez bien que c’est impossible. Votre noble cceur vous a déja crié que c’est faux!

Mais, s’éctia la comtesse, n’y pouvant plus tenir, c’est ce qu’il faut crier a toute la terre.

Non, Madame! c’est ce qu'il faut taire! tonitrua Vabbé, formidable; c’est ce qu’il faut taire d’abord; c’est ce que nous devons taite pour agir.

Puis s’excusant, d’une voix subitement éplorée :

Vous voyez que je vous parle comme 4 un homme.

Vous avez raison, Monsieur l’abbé. Agir, disiez- vous. Vite : qu’avez-vous résoluP

Ah! je savais trouver chez vous cette noble impatience virile, digne du sang des Bataglioul. Mais rien n’est davan- tage a craindre, en l’occurtence, hélas! qu’un zéle intem- pestif. De ces abominables forfaits, si quelques élus aujour- d’hui sont avertis, il nous est indispensable, Madame, de compter sur leur discrétion parfaite, sur leur pleine et entiére soumission 4 l’indication qui leur sera donnée jen, temps opportun., Agir sans nous, c’est agir contre nous. Et, en plus de la désapprobation ecclésiastique qui pourra entrainer..,, qu’A cela ne tienne : l’excommunication, toute initiative individuelle se heurtera aux démentis catégoriques et formels de notre parti. Il s’agit ici, Madame, d’une ctoisade; oui, mais d’une ctoisade cachée. Excusez-moi d’insister sur ce point, mais je suis chargé tout spécialement de vous en avettir pat le cardinal, qui veut tout ignorer de cette histoire et qui ne comprendta méme pas ce dont il est question si on lui en parle. Le cardinal ne veut pas m’avoir

AMEDEE FLEURISSOIRE ~ Tor

vu; et de méme, plus tard, si les €vénements nous temettent - en rapport, qu’il soit bien convenu que, vous et moi, nous Me nous sommes jamais parlé. Notre Saint-Pére saura bientét reconnaitre ses vrais serviteurs.

Un peu décue la comtesse argua timidement :

Mais alors?

On agit, Madame la comtesse; on agit, n’ayez crainte. Et je suis méme autorisé 4 vous révéler une partie de notre

_plan de campagne.

Il se carta dans son fauteuil, bien en face de la comtesse; celle-ci, maintenant, avait levé ses mains 4 son visage, et reStait, le buste en avant, les coudes aux genoux, le menton dans les paumes.

Tl commenga de raconter que le pape n’était pas enfermé dans le Vatican, mais vraisemblablement dans le Chateau Saint-Ange, qui, comme le savait certainement la comtesse, communiquait avec le Vatican par un corridor souterrain;

qu'il ne serait sans doute point trop malaisé de l’enlever de

cette gedle, n’était la crainte quasi superstitieuse que chacun des serviteurs gardait en face de la franc-maconnerie, bien que de cceut avec l’Eglise. Et c’était l4-dessus que comptait la-Loge; l’exemple du Saint-Pére séquestré maintenait les ames dans la terreur. Aucun des serviteuts ne consentait 4 préter son concours qu’aprés qu’on l’avait mis 4 méme de s’en aller au loin vivre a l’abri des persécuteurs. D’im- portantes sommes avaient été consenties a cet usage par des petsonnes dévotes et de discrétion reconnue. Il ne restait plus 4 lever qu’un seul obstacle, mais qui réclamait plus que tous les autres réunis. Car cet obstacle était un prince, gedlier en chef de Léon XIII.

Vous souvient-il, Madame la comtesse, de quel mystéte reste enveloppée la double mort de 1’atchiduc

102 LES CAVES DU VATICAN

Rodolphe, prince héritier d’Autriche-Hongtie, et de sa jeune épouse, trouvée r4lante 4 ses cétés Maria Wett- syeta, la niéce de la princesse Grazioli, qu’il venait d’épou- set...? Suicide, a-t-on dit! Le pistolet n’était la que pour donner le change 4 l’opinion publique : la vérité c’est qu’ils étaient tous deux empoisonnés. Eperdument amoureux, hélas! de Maria Wettsyera, un cousin du grand-duc son mari, grand-duc lui-méme, n’avait point supporté de la voir 4 un autre... Aprés cet abominable forfait, Jean-Sal- vator de Lorraine, fils de Marie-Antoinette, grande-duchesse de Toscane, quittait la cour de son parenc, l’empereur Francois-Joseph. Se sachant découvert 4 Vienne, il allait se dénoncet au pape, l’implorer, le fléchir. Il obtint le pardon. Mais sous prétexte de pénitence, Monaco le catdinal Monaco La Valette l’enferma dans le Chateau Saint-Ange ow il gémit depuis trois ans.

Le chanoine avait débité tout cela d’une voix a peu prés. égale; il prit un temps, puis, avec un petit appel du pied :

C’est lui que Monaco a établi gedlier en chef de: Léon XIII. 7

Eh quoi! le cardinal! s’écria la comtesse; un cardinal peut-il donc étre franc-magon?

Heélas! dit le chanoine pensivement, la Loge a fofte-. ment entamé |’Eglise. Vous pensez bien, Madame la com-. tesse, que si l’Eglise avait mieux su se défendre elle-méme, rien de tout cela ne serait arrivé. La Loge n’a pu se saisir de: la personne de Notre Saint-Pére qu’avec la connivence de: quelques compagnons trés haut placés.

Mais c’est affreux!

Que vous dire de plus, Madame la comtesse? Jean-. Salvador ctoyait étre prisonnier de l’Eglise, quand il! l’était des francs-magons. Il ne consent 4 travailler aujour-. d’hui a I’élargissement de notre Saint-Pére que si on lui:

AMEDEE FLEURISSOIRE ~ 103

permet du méme coup de s’enfuir lui-méme; et il ne peut s’enfuir que trés loin, dans un pays d’ou I’extradition n’est pas possible. Il exige deux cent mille francs.

A ces mots Valentine de Saint-Prix, qui depuis quelques instants teculait et laissait retomber ses bras, rejetant la téte en atriére, poussa un faible gémissement et perdit connaissance. Le chanoine s’élanca :

Rassurez-vous, Madame la comtesse il lui tapait

_ dans les mains : Qu’a cela ne tienne! il lui portait le flacon de sels aux narines : Sur ces deux cent mille francs, nous en avons déja cent quarante et comme la comtesse ouyrait un ceil : La duchesse de Leétoure n’en a consenti que cinquante; il en reste soixante 4 verser.

Vous les aurez, murmuta presque indistin&ement la comtesse.

Comtesse, I’Eglise ne doutait pas de vous.

Il se leva, trés grave, presque solennel, prit un temps, puis :

Comtesse de Saint-Prix, dit-il, j’ai dans votte géné- reuse parole la confiance la plus entiére; mais songez aux difficultés sans nom qui vont accompagner, géner, empé- cher peut-étre la remise de cette somme; somme, j’ai dit, qué vous-méme devrez oublier de m’avoir donnée, que moi-méme je dois étre prét a nier d’avoir touchée, pour laquelle il ne me sera méme point permis de vous faire tenit un regu... Je ne puis. guére prudemment la tecevoir que de la main a la main, de votre main a la mienne. Nous sommes surtveillés. Ma présence au chateau peut étre commentée. Sommes-nous jamais sits du domestique? Songez 4 l’éleGtion du comte de Baraglioul; il ne faut point que je tevienne ici.

Et comme aprés ces mots il restait la, planté sur le parquet sans plus bouger ni parler, la comtesse comptit :

104 LES CAVES DU VATICAN

Mais, Monsieur l’abbé, vous pensez bien pourtant que je n’ai pas sur moi cette somme énorme. Et méme...

L’abbé s’impatientait légérement; elle n’osa donc pas ajouter qu'il lui faudrait sans doute quelque temps pour la réunir (car elle espérait bien n’avoir pas a débourser toute seule). Elle murmurait :

Comment faire?...

-Puis comme le sourcil du chanoine menagait de plus en plus :

J’ai bien la-haut quelques bijoux...

Ah! fi, Madame! les bijoux sont des souvenirs. Me voyez-vous faisant métier de brocanteur? Et pensez- vous que je veuille donner 1’éveil en en cherchant le meil- leur prix? Je risquetais de compromettre du méme coup et vous-méme et notre entreprise.

Sa voix grave, insensiblement se faisait Apre et violente. Celle de Ja comtesse tremblait légérement.

Attendez un instant, Monsieur le chanoine : je vais voir ce que j’ai dans mes tiroirs.

... Elle redescendit bient6t. Sa main crispée froissait des billets bleus.

Heureusement, je viens de toucher des fermages. Je puis vous remettre dgja six mille cing cents francs. ~~

Le chanoine eut un haussement d’épaules. Pr . Qu’est-ce que vous voulez que je fasse avec ¢a?

Et avec un mépris attristé, d’un geste noble, il écartait de lui la comtesse :

Non, Madame, non; je ne prendrai pas ces billets, . Je ne les prendrai qu’avec les autres. Les gens intégtes exigent l’intégralité. Quand pourrez-vous me remettre: toute la somme?

Combien de temps me laissez-vous?... Huit jours...? demanda la comtesse qui songeait 4 colle€ter.

AMEDEE FLEURISSOIRE ~ 105

Comtesse de Saint-Prix, l’Eglise se serait-elle méprise? Huit jours! Je ne dirai qu’un mot :

LE PAPE ATTEND.

Puis levant les bras au ciel :

Quoi! vous avez l’insigne honneur de tenit entre vos mains sa délivrance, et vous tardez! Craignez, Madame, ctaignez que le Seigneur, au jour de votre délivrance 4 vous, ne fasse également attendre et languir votre 4me insuffisante,

- au seuil du Paradis!

Ii devenait menagant, terrible; puis, brusquement, porta a ses lévres le crucifix d’un chapelet et s’absenta dans une tapide priére.

Mais.le temps que j’écrive 4 Paris? gémit la comtesse éperdue.

Télégraphiez! Que votre banquier verse les soixante mille francs au Crédit Foncier de Paris, qui télégraphiera au Crédit Foncier de Pau d’avoir a vous verser incontinent la somme. C’est enfantin.

J’ai de l’argent 4 Pau, en dépdt, hasarda-t-elle.

Chez un banquier?

Au Crédit Foncier, précisément.

Alots il's’indigna tout a fait.

Ah! Madame, pourquoi vous faut-il ce détour pour me l’apprendre? Est-ce 1a l’empressement que yous mar-

quez? Que diriez-vous 4 présent si je repoussais votre

concours?...

Puis, marchant 4 travers la piéce, les mains croisées derriére le dos, et comme indisposé désormais contre tout ce qu'il pourrait entendre :

Il y a la plus que de la tiédeur (et il faisait avec la langue de petits claquements propres 4 manifester son dégott) et presque de la duplicité.

/

,

106 LES CAVES DU VATICAN

Monsieur l’abbé, je vous en supplie...

Durant quelques instants l’abbé continua sa marche, les

soutcils bas, inflexible. Puis enfin : _ Vous connaissez, je le sais, l’abbé Boudin, avec qui je déjeune ce matin méme (il tira sa montre)... et que je vais mettre en retard. Ecrivez un chéque 4 son nom; il touchera pour moi les soixante billets, qu’il pourra tout aussit6t me remettre. Quand vous le reverrez, dites-lui simplement que c’était “pour la chapelle expiatoire”; c’est un homme discret, qui sait vivre et qui n’insistera pas. Eh bien! qu’at- tendez-vous encore?

La comtesse, prostrée sut le canapé, se souleva, se traina vers un petit secrétaire qu’elle ouvrit, sortit un carnet odfong, vert olive, dont elle couvrit une feuille de son écriture allongée.

Excusez-moi de vous avoir un peu brusquée tout a Vheure, Madame la comtesse, dit l’abbé d’une voix adoucie et prenant le chéque qu’elle lui tendait. Mais de tels intéréts sont en jeul

Puis glissant le chéque dans une poche intétieure :

Il serait impie de vous remetcier, n’est-ce pas? fat-ce au nom de Celui entre les mains de qui je ne suis qu’un instrument trés indigne.

Il eut un bref sanglot qu’il étouffa dans son foulard; mais, se fessaisissant aussitét, avec un coup de talon rétif, il murmura rapidement une phrase dans une langue étran- géte.

Vous étes Italien? demanda la comtesse.

Espagnol! La sincérité de mes sentiments le trahit.

Pas votte accent. Vraiment vous parlez le frangais avec une pureté..,

Vous étes trop aimable, Madame la comtesse, excusez- moi de vous quitter abruptement. Grace 4 notre petite

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AMEDEE FLEURISSOIRE ‘oy

combinaison, je vais pouvoir gagner Narbonne ce soit méme, ot l’archevéque m’attend avec une grande impa- tience. Adieu!

Il avait pris les mains de la comtesse dans les siennes et la regardait fixement, le buste reculé :

Adieu, comtesse de Saint-Prix puis un doigt sur ses lévres : Et souvenez-vous qu’un mot de vous peut tout perdre.

Il n’était pas plus t6t sorti que la COREA courait 4 son cordon de sonnette.

Amélie, dites a Pierre qu’il ait a tenir la caléche toute préte, sitét aprés le déjeuner, pour aller en ville. Ah! un instant encore... Que Germain enfourche sa bicy- clette et porte immédiatement a Mme Fleurissoite le mot que je vais vous donner.

Et, penchée sur le secrétaire qu’elle n’avait point refermé, elle écrivit :

Chere Madame, Je passerai vous voir tantot. Attendez-moi vers deux heures. J'ai quelque chose de tres grave a vous dire. Arrangez-vous de maniere gue nous soyons seules.

Elle signa, cacheta, puis tendit l’enveloppe a Amélie.

I

Mme Amédée Fleurissoire, née Péterat, sceur cadette de Véronique Armand-Dubois et de Marguerite de Bara- glioul, répondait au nom baroque d’Atnica. Philibert Péterat, botaniste assez célébre, sous le Second Empire,

e

,

108 LES CAVES. DU VATICAN

pat ses malheurs conjugaux, avait, dés sa jeunesse, promis

des noms de fleurs aux enfants qu’il pourrait avoir. Cer- tains amis trouvérent un peu particulier le nom de Véronique dont il baptisa le premier; mais, lorsqu’au nom de Margue- tite, il entendit insinuer qu’il en rabattait, cédait a l’opinion, tejoignait le banal, il résolut, brusquement rebiffé, de * gratifier son troisiéme produit d’un nom si délibérément botanique qu’il fermerait le bec a tous les médisants.

Peu aprés la naissance d’Arnica, Philibert, dont le carac- tére s’était aigri, se sépara d’avec sa femme, quitta la capitale et s’alla fixer 4 Pau. L’épouse s’attardait a Paris l’hiver, mais aux premiers beaux jours regagnait Tarbes, sa ville natale, ot elle recevait ses deux ainées dans une > vieille maison de famille.

Véronique et Marguerite mi-partissaient l’année entre Tarbes et Pau. Quant 4 la petite Arnica, méconsidérée par ses sceurs et pat sa mére, un peu niaise, il est vrai, et plus touchante que jolie, elle demeurait, été comme hiver, prés du pére.

La plus grande joie de l’enfant était d’aller herboriser avec son pére dans la campagne; mais souvent le maniaque, cédant 4 son humeur chagtine, la plantait 1a, partait tout seul pour une énorme randonnée, rentrait fourbu, et sitée aprés le repas, se fourrait au lit sans faire 4 sa fille l’aumdne d’un soutire ou d’un mot. Il jouait de la flite 4 ses heures de poésie, rabachant insatiablement les mémes airs. Le reste du temps il dessinait de minutieux portraits de fleuts.

Une vieille bonne, surnommée Réséda, qui s’occupait de la cuisine et du ménage, avait la garde de l’enfant; elle lui enseigna le peu qu’elle connaissait elle-méme. A ce régime, Arnica savait 4 peine lite 4 dix ans. Le respec humain avertit enfin Philibert : Arnica entra en pension chez Mme Veuve Seméne qui inculquait des rudiments

AMEDEE FLEURISSOIRE “109

# une douzaine de fillettes et 4 quelques trés jeunes garcons. Arnica Péterat, sans défiance et sans défense, n’avait jamais imaginé jusqu’a ce jour que son nom pat potter A tite. Elle eut, le jour de son entrée dans la pension, la brusque révélation de son ridicule; le flot de moqueries la courba comme une algue lente; elle rougit, palit, pleura; et Mme Seméne, en punissant d’un coup toute la- classe pour tenue indécente, eut l’art maladroit de charger aussitdt d’animosité un esclaffement d’abord sans malveillance.

Longue, flasque, anémique, hébétée, Arnica testait les bras ballants au milieu de la petite classe, et quand Mme Se- méne indiqua :

Sur le troisitme banc de gauche, mademoiselle Péterat, la classe repartit de plus belle en dépit des admo- neSstations.

Pauvre Arnica! la vie n’appataissait déja plus devant elle que comme une mofne. avenue bordée de quolibets et d’avanies. Mme Seméne, heureusement, ne resta pas insen- sible 4 sa détresse, et bientdt la petite put trouver dans le giron de la veuve un abri.

Volontiers Arnica s’attardait 4 la pension aprés les classes plutdt que de ne point trouver son pére au foyer; Mme Se- miene avait une fille, de sept ans plus 4gée qu’Arnica, un peu bossue, mais obligeante; dans l’espoit de lui décrocher un mati, Mme Seméné recevait le dimanche soir, et méme etganisait deux fois l’an de petites matinées dominicales, avec técitations et sauterie; y venaient, pat reconnaissance, quelques-unes de ses anciennes éléves escortées de leurs patents, et par désceuvrement, quelques adolescents dépout- vus et sans avenir. Arnica fut de toutes ces réunions; fleur sans éclat, discréte, jusqu’a l’effacement, mais qui pourtant, ne devait pas rester inapergue.

Lorsque, 4 quatorze ans, Atnica perdit son pére,

110 LES CAVES DU VATICAN

Mme Seméne tecueillit l’orpheline, que ‘ses sceuts, passa- _blement plus 4gées, ne vinrent plus voir que tarement. C’est au cours d’une de ces couttes visites, pourtant, que Marguerite rencontra pour la premiére fois celui qui, deux ans plus tard, devait devenir son mari: Julius de Baraglioul, alors agé de vingt-huit ans en villégiature chez son grand- péte Robert de Baraglioul qui, comme nous l’avons dit précédemment, était venu s’établir aux environs de Pau, peu aprés l’annexion du duché de Parme 4 la France.

Le brillant mariage de Marguerite (au demeurant ces demoiselles Péterat n’étaient pas absolument sans fortune) faisait, aux yeux éblouis d’Arnica sa sceur encore plus distante; elle se doutait que jamais, penché sur elle, un comte, un Julius, ne viendrait respiter son parfum. Elle enviait sa sceur enfin d’avoir pu s’évader de ce nom déso- bligeant : Péterat. Le nom de Marguerite était charmant. Quw’il sonnait bien avec de Baraglioun/! Hélas! avec quel autre nom marié, celui d’Arnica ne resterait-il pas ridicule?

Rebutée par le positif, son 4me inéclose et froissée essayait de la poésie. Elle portait, a seize ans, des deux cétés de son bléme visage, ces tombantes boucles que l’on nommait des “repentits ’, et ses yeux bleus réveurs s’étonnaient prés de ses cheveux noits. Sa voix sans timbre n’était point ‘rude; elle lisait des vers et s’évettuait 4 en éctrire. Elle tenait pour poétique tout ce qui l’échappait de la vie.

Aux soitées de Mme Seméne, deux jeunes gens fréquen- taient, qu’une tendte amitié avait comme associés dés l’enfance; l’un, déjeté sans étre grand, non tant maigte qu’efflanqué, aux cheveux plus déteints que blonds, au nez fier, au regard timide : c’était Amédée Fleurissoire. L’autre, gras et courtaud, aux durs cheveux noirs plantés bas, pottait, pat étrange habitude, la téte constamment inclinée sur l’épaule gauche, la bouche ouverte et la main

AMEDEE FLEURISSOIRE 111

droite en avant tendue : j’ai dépeint Gaston Blafaphas. Le pére d’Amédée était marbrier, entrepreneur de monuments funéraires et marchand de couronnes mortuaites; Gaston était le fils d’un important pharmacien.

(Pour étrange que cela puisse paraitte, ce nom de Blafa- phas est trés répandu dans les villages des contreforts pyténéens; encore qu’écrit parfois de maniétes assez diffé- rentes. C’est ainsi que dans le seul bourg de Sta... ot l’appe- lait un examen, celui qui écrit ces lignes a pu voit un Bla- phaphas, notaire, un Blafafaz coiffeur, un Blaphaface charcutier, qui, interrogés, ne se reconnaissaient aucune otigine commune et dont chacun considérait avec un cettain mépris le nom au graphisme inélégant des deux autres. Mais ces rematques philologiques ne sauraient intéresser qu’une classe assez restreinte de leCteuts.)

Qu’eussent été Fleurissoire et Blafaphas l’un sans |’autre? On a peine 4 l’imaginer. Dans les récréations du lycée, on les voyait toujours ensemble; brimés sans cesse, se conso- lant, se ptétant patience, renfort. On les nommait /es Blafa- foires. Lear amitié semblait 4 chacun l’arche unique, l’oasis dans l’impitoyable désert de la vie. L’un ne gottait pas une joie qu’il ne la vaulit aussitdt pattagée; ou, pout mieux

ye@ite, rien n’était joie pour l’un que ce qu’il gottait avec . autre. Médioctes éléves, malgré leur désarmante assiduité, et fonciérement réfra&taires 4 toute espéce de culture, les Blafafoires seraient restés toujours les derniers de leur classe, sans l’assiStance d’Eudoxe Lévichon qui, moyen- nant de petites redevances, corrigeait, faisait méme leurs devoits. Ce Lévichon était le fils cadet d’un des principaux bijoutiers de la ville. (Vingt ans aupatavant, peu de temps aprés son mariage avec la fille unique du bijoutier Cohen, au moment ou, pat suite de la prospérité de ses affaires, il

112 LES CAVES DU. VATICAN

quittait le bas quartier de la ville pour aller s’établit non loin du casino, le bijoutier Albert Lévy avait jugé dési- table de réunir et d’agglutiner les deux noms, comme il réunissait les deux maisons.)

Blafaphas était endurant, mais Fleurissoite de complexion délicate. Aux approches de la puberté le facies de Gaston s’obombra, on eft dit que la séve allait empoiler tout son cotps; cependant |’épiderme plus susceptible d’Amédée se rebiffait, s’enflammait, boutonnait, comme si le poil eit fait des facons pour sortit. Blafaphas pére conseilla des dépuratifs, et chaque lundi Gaston apportait dans sa ser- viette une fiole de sirop antiscorbutique qu’il remettait en cachette 4 son ami. Ils usérent également de pommades.

Vers cette époque Amédée prit son premier rhume; rhume qui malgré l’améne climat de Pau ne céda point de tout l’hiver, et laissa derriére lui une facheuse délicatesse du cdté des bronches. Ce fut pour Gaston l’occasion de nouveaux soins ; il comblait son ami de réglisse, de pates au jujube, au lichen et de pastilles pe€torales 4 base d’euca- lyptus que le pére Blafaphas fabriquait lui-méme, d’aprés la recette d’un vieux curé. Amédée, facilement catarrheux, dut se résigner 4 ne sortir jamais sans foulard.

Ameédeée n’avait d’autre ambition que de succéder 4 som! pete. Gaston cependant, malgré son appatence indolente,: ne Manquait pas d’initiative; dés le lycée il s’ingéniait a de menues inventions, 4 vrai dire plutét récréatives : ume trappe-a-mouches, un pése-billes, un verrou de sdreté pour son pupitre, qui du reste ne contenait pas plus de secrets que son cceut, Si innocentes que fussent les premiéres applications de son industrie, elles devaient néanmoins Yamenet a des recherches plus sérieuses, qui l’occupérent dans la suite, et dont le premier résultat fut l’invention de cette “pipe fumivore hygiénique, pour fumeurs délicats

AMEDEE FLEURISSOIRE ~ 113

de la poittine et autres ”, qui resta longtemps expos¢ée A la devanture du pharmacien.

Amédée Fleurissoire et Gaston Blafaphas s’éprirent ensemble d’Arnica; c’était fatal. Chose admirable, cette naissante passion, qu’aussitdt l’un a l’autre ils s’avouérent, loin de les diviser, ne fit que resserrer leur couture. Bt cettes Arnica ne leur donna d’abord, 4 ]’un non plus qu’a .Pautre, de grands motifs de jalousie. Aucun d’eux du reste ne s’était déclaré; et jamais Arnica n’ett été supposer leur flamme, malgré le tremblement de leur voix lorsque, a ces petites soirées du dimanche chez Mme Seméne dont ils étaient les familiers, elle leur offrait le sirop, la verveine ou la camomille. Et tous deux, s’en retournant le soir, célébraient sa décence et sa grace, s’inquiétaient de sa paleur, s’enhardissaient...

Ils convinrent de se déclarer l’un et l’atitre le méme soir, ensemble, puis de s’abandonner 4 son choix. Arnica, toute neuve devant l’amour, remetcia le ciel dans la surprise et la simplicité de son cceur. Elle pria les deux soupirants de lui laisser le temps de réfléchir.

A vrai dire elle ne penchait non plus vers l’un que vets Vaatre, et ne s’intéressait 4 eux que parce qu’eux s’inté- ressaient 4 elle, alors qu’elle avait résigné l’espoir d’inté- resser jamais personne. Six semaines durant, perplexe de plus:en plus, elle s’enivra doucement des hommages de ses prétendants paralléles. Et tandis que dans leurs promenades nocturnes, supputant mutuellement leurs progrés, les Bla- fafoites se tacontaient longuement l’un 4a l’autre, sans détours, les moindres mots, les fegards, les sourires dont elle les avait gratifiés, Arnica, retirée dans sa chambre, écti- vait sur des bouts de papier qu’elle brilait soigneusement ensuite 4 la flamme de sa bougie, et répétait inlassablement

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LI4 LES CAVES DU VATICAN

tout 4 tour : Arnica Blafaphas?.... Arnica Fleurissoite? incapable de décider entre l’atrocité de ces deux noms.

Puis brusquement, certain jour de sauterie, elle avait choisi Fleurissoire; Amédée ne venait-il pas de l’appeler Arnica, en accentuant la pénultiéme de son nom d’une maniére qui lui parut italienne? (inconsidérément du reste, et sans doute entrainé par le piano de Mlle Seméne qui rythmait l’atmosphére en ce moment), et ce. nom d’Arnica, son ptopte nom, aussitdt lui était apparu riche d’une musique imprévue, capable lui aussi d’exprimer poésie, amout... Ils étaient tous deux seuls dans un petit parloir a cété du salon, et si prés-l’un de l’autre que, lorsque Arnica défaillante laissa pencher sa téte lourde de reconnaissance, son front toucha l’épaule d’Amédée qui, trés grave, prit alors la main d’Arnica et lui baisa le bout des doigts.

Quand, au retour, Amédée annonga son bonheur 4 son ami, Gaston, contre son habitude, ne dit rien et, quand ils pass¢rent devant une lanterne, il parut 4 Fleurissoire qu'il pleurait, Si grande que fit la naiveté d’Amédée, pouvait-il vraiment supposet que son ami parftageait jusqu’a ce

dernier point son bonheur? Tout décontenancé, tout penaud, il prit Blafaphas dans ses bras (la rue était déserte) et lui jura que, pour grand que fut son amour, son amaitié Yempottait de beaucoup encore, qu’il n’entendait pas que, pat son mariage, elle fat en rien diminuée et qu’enfin, plutét que de sentir Blafaphas souffrant de quelque jalousie, il était prét a lui promettre, sur son bonheur, de ne jamais user de ses droits conjugaux.

Ni Blafaphas ni Fleurissoire n’étaient de tempérament : bien fougueux; pourtant Gaston, que sa virilité occupait : un peu davantage, se tut et laissa promettre Amédée. |

Peu de temps aprés le mariage d’Amédée, Gaston qui, , pout se consoler, s’était plongé dans le travail, découvrit le:

AMEDEE FLEURISSOIRE . $55

Carton Plaftique. Cette invention, qui d’abord n’avait I’air de rien, eut pour premier résultat de trevigorer l’amitié quelque peu retombée de Lévichon pour les Blafafoires. Eudoxe Lévichon pressentit aussitét le parti que la Statuaire religieuse pourrait tirer de cette nouvelle matiére, qu’il baptisa d’abord, avec un remarquable sentiment des contin- gences : Carton-Romain'. La maison Blafaphas, Fleurissoire et Lévichon fut fondée. L’affaire s’élangait avec un capital de soixante mille francs déclarés, sur lesquels les Blafafoires s’inscrivaient a eux deux modestement pour dix mille. Lévichon fournis- sait généreusement les cinquante autres, n’ayant point supporté que ses deux amis s’obérassent. Il est vrai que sur ces cinquante mille francs, quarante étaient prétés pat Fleurissoire, prélevés sur la dot d’Arnica, rembour- sables en dix ans, avec un intérét cumulatif de 4 1/2 % ce qui était plus qu’Arnica n’avait jamais espéré, et ce qui mettait la petite fortune d’Amédée a l’abri des grands. ftisques que cette entreprise ne pouvait manquer de courir. Les Blafafoires, par contre, apportaient l’appui de leurs telations et de celles des Baraglioul, c’est-a-dire, apres que le Carton-Romain ett fait ses preuves, la protection de “gyaints membres influents du clergé; ceux-ci (en plus de “quelques importantes commandes) persuadérent maintes petites paroisses de s’adresser 4 la maison F. B. L, pour répondre aux besoins grandissants des fidéles, 1’éducation artistique de plus en plus perfectionnée exigeant des

1. Le Carton-Romain-Plastique, annongait le catalogue, d’invention relativement récente, de fabrication spéciale, dont la maison Blafaphas, Fleurissoire et Lévichon garde le secret, remplace fort avantageuse- ment le catton-pierte, le papier-Stuc et autres compositions analogues, dont l’usage n’a que ttop bien établi toute la défeétuosité. (Suivaient les descriptions des différents modeéles.)

116 LES CAVES DU VATICAN

‘ceuvtes plus exquises que celles dont la fruste foi des ancétres s’était jusqu’a présent contentée. A cet effet quel- ques artistes, de mérite reconnu par l’Eglise, enrdlés dans Yoeuvre du Carton-Romain, obtinrent de voir enfin leurs ceuvtes acceptées par le jury du Salon. Laissant a Pau les Blafafoites, Lévichon s’établit 4 Paris o& comme il avait de ’entregent, la maison avait bientét pris une extension considérable.

Que la comtesse Valentine de Saint-Prix cherchat, A travers Arnica, 4 intéresser la maison Blafaphas et C*® ala sectéte cause de la délivrance du pape, quoi de plus naturel? et qu’elle eit confiance dans la grande piété des Fleurissoire pour rentrer dans une pattie de son avance. Par malheur, les Blafafoires, en raison de la minime somme engagée pat eux au début de l’entreprise, ne touchaient que trés peu : deux douziémes sur les revenus avoués et absolument rien sur les autres. C’est ce que la comtesse ignorait, Arnica ayant, de méme qu’Amédée, grande pudeur a |’endroit du porte-monnaie.

Ail s9b

Chere Madame! Qu’y a-t-il? Votre lettre m’a bien fait peur. Ta

La comtesse se laissa tomber dans le fauteuil qu’avancgait vers elle Arnica.

Ah! Madame Fleurissoite... tenez, laissez-moi vous appeler : chére amie... Cette peine, qui vous touche aussi, nous tapproche. Ah! si vous saviezl...

Parlez! parlez! ne me laissez pas plus longtemps dans l’attente.

_ AMEDEE FLEURISSOIRE - 17

Mais ce que je viens d’apprendre, et que je vais vous dire, doit rester un secret entre nous.

Je n’ai jamais trahi la confiance de personne, dit dolemment Arnica, 4 qui personne encore n/’avait jamais confié aucun secret.

Vous n/allez pas y croire.

Si! si, gémissait Arnica.

Ah! gémissait la comtesse. Tenez, serez-vous assez bonne pour me préparer une tasse de n’importe quoi... Je sens que je m’en vais.

Voulez-vous de la verveine? du tilleul? de la camo- mille?

N’importe quoi... Du thé plutdt... Je refusais ey croite d’abord.

Il y a de !’eau bouillante a la cuisine. Ce sera |’affaire d’un instant.

Et tandis qu’Arnica s’affairait, l’ceil intéressé de la comtesse expettisait le salon. Il y régnait une modestie décourageante. Des chaises de reps vert, un fauteuil en velouts grenat, un autre en vulgaire tapisserie, dans lequel elle était assise; une table, une console d’acajou; devant le foyer, un tapis en chenilles de laine; sur la cheminée, des deux cétés d’une pendule en albatre, sous globe, deux grands vases d’albatre ajourés, sous globes pareillement; sur la table, un album de photographies de famille; sur la console, une image de Notre-Dame de Lourdes dans sa grotte, en catton-romain, modéle réduit tout déconseil- lait la comtesse, qui sentait le coeur lui manquer,

Aprés tout, c’étaient peut-étre des faux pauvres, des avaricieux...

Arnica tevenait avec la théiére, le sucre et une tasse sur un plateau.

Je vous donne beaucoup de mal.

118 LES CAVES DU VATICAN

Ohl! je vous en prie!... Seulement je préfére que ce soit avant; patce qu’aprés je n’aurais plus la force.

Eh bien! voila, commenga Valentine aprés qu’Arnica se fut assise : Le pape...

Non! Ne me dites pas! ne me dites pas! fit aussitét Mme Fieutissoite, étendant la main devant elle; puis poussant un faible cri elle retomba en arriére, les yeux clos.

Ma pauvre amie! ma pauvre chére amie, disait la comtesse en lui tapotant le poignet. Je savais bien que ce sectet setait au-dessus de vos forces.

Enfin Arnica ouvrit un ceil et murmura tristement :

Il est morte

Alors Valentine, se penchant vers elle, lui glissa dans Voreille :

Emprisonné,

La stupeur fit revenir 4 elle Mme Fleurissoire; et Valen- tine commenga son long récit, trébuchant sur les dates, s’embrouillant dans la chronologie; mais le fait était la, certain, indiscutable : notre Saint-Pére était tombé entre les mains des infidéles; on organisait secrétement, pour le délivrer, une croisade; et il fallait d’abord, pour mener 4 bien celle-ci, beaucoup d’argent.

Qu’eSst-ce que va dire Amédée? gémissait Arnica consternée.

Il ne devait rentrer que le soir, parti en promenade avec son ami Blafaphazs... v

Surtout trecommandez-lui bien le secret, répéta Valentine plusieurs fois, en prenant congé d’Arnica, Embrassons-nous, ma chére amie; bon courage! Arnica, confuse, tendait 4 la comtesse son front moite. Demain je passerai savoir ce que vous pensez pouvoir faire. Consul- tez monsreut Fleurissoire; mais songez qu’il y va de Eglisel... Et c’est bien entendu : 4 votre mari seulement!

AMEDEE FLEURISSOIRE 119.

. Vous me le promettez : pas un mot; n’est-ce pas? pas un mot.

La comtesse de Saint-Prix avait laissé Arnica dans un

état de dépression trés voisin de la défaillance. Lorsque Amédée rentra de promenade : -

Mon ami, lui dit-elle aussitét, je viens d’apprendre quelque chose d’excessivement triste. Le pauvre Saint- Pére est emprisonné.

Pas possible! fit Amédée comme il aurait dit: Bah!

Alors Arnica, éclatant en sanglots :

Je savais bien, je savais bien que tu ne me croirais pas.

Mais voyons, voyons, ma chérie... reprenait Amédée en dépouillant le pardessus sans lequel il ne sortait pas volontiers, pat crainte des changements brusques de tem- pérature. Songes-tu? Tout le monde saurait cela, si on avait touché au Saint-Pére. Ca se lirait dans les journaux.., Et qui est-ce qui aurait pu l’emprisonner?

Valentine dit que c’est la Loge.

Amédée regarda Arnica avec l’idée qu’elle était devenue folle. Il dit pourtant :

La Logel... Quelle Loge?

Mais comment veux-tu que je sache? Valentine a

soypromis de ne pas en parler.

Qui eft-ce qui lui a raconté tout cela?

»ve— Elle m’a défendu de le dire... Un chanoine, qui est venu de la part d’un cardinal, avec sa carte...

Arnica n’entendait rien aux affaires publiques et, de ce que lui avait raconté Mme de Saint-Prix, ne se faisait qu’une représentation confuse. Les mots capsivilé, emprison- nement levaient devant ses yeux des images ténébreuses et semi-romantiques; le mot cro#ade l’exaltait infiniment, et lorsque, enfin ébranlé, Amédée parla de pattir, elle le vit soudain en cuitasse et en heaume, 4 cheval... Lui matchait

120 LES CAVES DU VATICAN

bY

a présent 4 gtands pas a travers la piéce; il disait :

D’abord, de l’atgent, nous n’en avons pas... Et tu ctois que cela me suffirait, d’en donner! Tu crois, patce que je me setais privé de quelques billets, que je pourrais reposet tranquille?... Mais, chére amie, si ce que tu me dis est vrai, c’est une chose épouvantable, et qui ne nous permet pas de nous reposer. Epouvantable, tu comprends.

Oui, je sens bien, épouvantable... Mais tout de méme explique-moi un peu... pourquoi?

Oh! s’il faut 4 présent que je t’explique!... et Amédée, la sueur aux tempes, levait des bras découragés.

Non! non, reprenait-il; ce n’est pas de l’argent qu’il faut donner ici; c’est soi-méme. Je vais consulter Blafaphas; nous verrons ce qu’il me dira.

Valentine de Saint-Prix m’a bien fait prometttre de ne point parler de cela 4 personne, hasarda timidement Arnica.

Blafaphas n’est pas quelqu’un; et nous lui recom- manderons de garder cela pour lui seul, stri€tement.

Comment veux-tu partir sans qu’on le sache?

On saura que je pats, mais on ne saurta pas ou je vais. Puis, se tournant vers elle, sur un ton pathétique, il implo- rait : Arnica, ma chérie... laisse-moi y aller.

Elle sanglotait. A présent c’était elle qui réclamait l’appui de Blafaphas. Amédée l’allait quérir, quand, de lui-méme, l’autre s’amena, frappant a la vitre du salon d’abord, selon son habitude. .

Voila bien la plus curieuse histoire que j’aie entendue de ma vie, s’écria-t-il dés qu’on l’eut mis au fait. Non! mais en vérité, qui se serait attendu 4 rien de pareil? Et brusquement, avant que Fleurissoite eit rien dit de ses intentions : Mon ami, nous n’avons qu’une chose a faire : partir.

Tu vois, dit Amédée, c’est sa premiére pensée.

AMEDEE FLEURISSOIRE 121

Moi, malheureusement, je suis retenu pat la santé de mon pauvre pére, fut la seconde.

Aprés tout, il vaut mieux que je sois seul, reprit Amédée. A deux, nous nous ferions remarquer.

Vas-tu seulement savoir comment t’y prendre?

Alors Amédée levait le haut du corps et les sourcils avec l’air de dire : Je ferai de mon mieux, que veux-tul Blafaphas continuait :

Vas-tu savoir 4 qui t’adresser? Ou aller?... Au juste qu’est-ce que tu vas faire la-bas?

D’abord reconnaitre ce quien est.

Car enfin, si rien de tout cela n’était vrai?

Précisément, je ne peux pas rester dans le doute.

Et Gaston s’écriait aussitot :

Moi non plus.

Mon ami, réfléchis encore, essayait Arnica,

C'est tout réfléchi : Je pars secrétement, mais je pars.

Quand? Tu n’as rien de prét.

Dés ce soit. Que me faut-il tant?

Mais tu n’as jamais voyagé. Tu ne vas pas savoir.

Tu vertas cela, ma petite. Je vous raconterai mes aventures, disait-il avec un gentil petit ricanement qui lui

ugecouait la pomme d’Adam. “e— Tu vas t’enrhumer, c’est certain.

Je mettrai ton foulard.

Il s’atrétait dans sa marche, pour soulevet du bout de Vindex le menton d’Arnica, comme on fait aux poupons que l’on veut amener 4 sourite. Gaston gardait une attitude réservée. Amédée s’apptocha de lui :

Je compte sur toi pour consulter l’indicateur. Tu me diras quand j’ai un bon train pour Marseille; avec des troisiémes. Si, si, je tiens 4 prendre des troisiemes. Enfin ptépare-moi un horaire détaillé, avec les endroits ot il

122 LES CAVES DU VATICAN

faut que je change; et les buffets; jusqu’a la frontiére;

aprés, je serai lancé, je me débrouillerai et Dieu me guidera

jusqu’a Rome. Vous m’écrirez la-bas, poste restante.

- L’importance de sa mission lui sutchauffait périlleuse-_ ment la cetvelle. Aprés que Gaston fut reparti il arpentait

toujouts la piéce; il murmurait :

Qu’a moi soit réservé cela! plein d’une admiration et d’une teconnaissance attendrie : il avait donc enfin sa raison d’étre. Ah! par pitié, Madame, ne le retenez pas! Il est si peu d’étres sur terre qui savent trouver leur emploi.

Tout ce qu’obtint Arnica c’est qu’il passat encore cette nuit auprés d’elle, Gaston ayant d’ailleurs marqué sur Vhotaire, qu’il appotta dans la soirée, le train de 8 heures du matin comme le plus pratique.

Ce matin-la, il pleuvait dru. Amédée ne consentit point a ce qu’Arnica ni Gaston l’accompagnassent 4 la gate. Et personne n’eut un regard d’adieu pour le cocasse voyageur aux yeux d’alose, au col caché pat un foulard grenat, qui tenait 4 la main droite une valise de toile grise ou sa carte de visite était clouée, 4 la main gauche un vieux riflard, sut le btas un chale 4 carreaux verts et bruns qu’em- porta le train vers Marseille.

IV

Vers cette époque, un important congrés de sociologie rappelait 4 Rome le comte Julius de Baraglioul. Il n’était peut-étre pas spécialement convoqué (ayant sur les questions sociales plutét des convictions que: des compétences),

AMEDEE FLEURISSOIRE 123

mais il se réjouissait de cette occasion d’entrer en rapport avec quelques illustres sommités. Et comme Milan se trouvait tout naturellement sur sa route, Milan, ot, comme l’on sait, sur les conseils du pére Anselme, les Armand- Dubois étaient allés demeurer, il en profiterait pour revoir un peu son beau-frére.

Le jour méme gue Fleurissoire quittait Pau, Julius son- nait a la porte d’Anthime.

On lintroduisit dans un misérable appattement de trois piéces sil’on peut compter pour une piéce l’obscure soupente ot Véronique faisait elle-méme cuire quelques légumes, ordinaire de leurs repas. Un hideux réfle€teur de métal renvoyait blafard le jour étroit d’une courette; Julius, gardant a la main son chapeau plutét que de le poser sur la douteuse toile cirée qui recouvrait une table ovale, et reStant debout par horreur de la molesquine, saisit le bras d’Anthime et s’écria :

Vous ne pouvez fester ici, mon pauvre ami.

De quoi me plaignez-vous? dit Anthime,

Au bruit des voix Véronique était accourue :

Croiriez-vous, mon cher Julius, qu’il ne trouve rien d’autre 4 dire, devant les passe-droits et les abus de confiance

-~dont vous nous voyez victimes.

Qui vous a fait partir pour Milan?

Le pére Anselme; de toute fagon nous ne pouvions gartder l’appartement in Lucina,

Qu’en avions-nous besoin? dit Anthime,

La n’est point la question. Le pére Anselme vous promettait compensation, A-t-il connu votre misére?

Il feint de l’ignorer, dit Véronique.

Il faut vous plaindre a l’Evéque de Tarbes.

C'est ce qu’Anthime a fait.

Qv’a-t-il dit?

124 LES CAVES DU VATICAN

Ces un excellent homme; il m’ a vivement encou- tagé dans ma foi.

Mais depuis que vous étes ici, n’en avez-vous appelé a personne?

J’ai failli voir le cardinal Pazzi qui m’avait marqué de I’attention, et 4 qui j’avais récemment écrit; il a bien passé par Milan, mais il m’a fait dire pat son valet...

Qu’une crise de goutte regrettait de le tenir 4 la chambte, interrompit Véronique.

Mais c’est abominable! Il faut en aviser Rampolla, s’écria Julius.

Laviser de quoi, cher ami? il est de fait que je suis un peu dénué; mais qu’avons-nous besoin davantage? J’errais, du temps de ma prospérité; j’étais pécheur; j’étais malade, A présent, me voici guéri. Jadis vous aviez beau jeu de me plaindtre. Vous le savez, pourtant : les faux biens détournent de Dieu.

Mais enfin ces faux biens vous sont dus. Je consens que |’ Eglise vous enseigne 4 les mépriser, mais non point qu’elle vous en frustre.

Voila parler, dit Véronique. Avec quel soulagement je vous écoute, Julius. Ses résignations, a lui, me font bouillir; pas moyen de l’amener A se défendre; il s’est laissé plumer comme un oison, disant merci 4 tous ceux qui voulaient bien prendre, et prenaient au nom du Seigneur.

Véronique, il m’est pénible de t’entendre parler ainsi;-tout ce qu’on fait au nom du Seigneur est bien fait.

Si vous trouvez plaisant d’étre jobard... .

Dans jobard il y a Job, mon ami.

Alors Véronique, se tournant vers Julius :

Vous l’entendez? Eh bien! il est pareil 4 cela tous les jours; il n’a plus en bouche que des capucinades; et quand j’ai bien trimé, faisant marché; cuisine et ménage,

AMEDEE FLEURISSOIRE- _—_ as

Monsieur cite son Evangile, trouve que je m’agite pour bien des choses et me conseille de regarder les lis des champs.

Je t’aide de mon mieux,.mon amie, reprit Anthime, d’une voix séraphique; je t’ai maintes fois proposé, puisque je suis ingambe a présent, d’aller au marché ou de faire le ménage a ta place.

Ce n’est point 1A affaire aux pantalons. Contente- toi d’écrire tes homélies, et tache seulement 4 te les faite payer un peu plus. Puis sur un ton toujours plus irrité (elle naguére si souriante!) : Si ce n’eSt pas une honte! quand on songe 4 ce qu'il gagnait 4 La Dépéche avec ses atticles impies : Et les quelques rotins que lui verse aujour- d’hui Le Pé/erin pour ses prdénes, il trouve encore moyen d’en laisser les trois quarts aux pauvres.

Alors c’est un saint tout a faitl... s’écriait Julius consterné,

Ah! ce qu’il m’agace avec sa sainteté!... Tenez :

savez-vous ce que c’est que ga? et elle allait dans un coin sombre de la piéce, quérir une cage a poulets : Ce sont deux rats auxquels Monsieur le savant a crevé les yeux, dans le temps. ..— Hélas! Véronique, pourquoi revenez-vous 1a-dessus? Vous les nourrissiez bien, du temps que j’expérimentais sut eux; et je vous le reprochais alors... Oui, Julius, du temps de mes forfaits, j’avais, pat vaine curiosité scienti- fique, aveuglé ces pauvres animaux, j’en ai charge a présent; ce n’est que naturel.

Je voudrais bien que I’Eglise trouvat également naturel de faire pour vous ce que vous faites pour ces rats, aptés vous avoir aveuglé tout de méme.

Aveuglé, dites-vous! Est-ce vous qui parlez ainsi? Illuminé, mon frére; illuminé.

26. « LES CAVES “DU (VATICAN

Je vous parle du positif. L’état dans lequel on vous abandonne est pour moi chose inadmissible. L’Eglise a ptis des engagements envers vous; il est de nécessité qu’elle les tienne; pour son honneur, et pour notte foi. Puis se tournant vers Véronique : Si vous n’avez rien obtenu, adressez-vous plus haut encore, toujours plus haut. Que patlais-je de Rampolla? C’est au pape lui-méme a présent que je veux potter une supplique; au pape qui n’ignore pas votte conversion. Un tel déni de justice mérite qu’il en soit instruit. Dés demain je retourne 4 Rome.

Vous nous tegtetez bien 4 diner, hasarda craintive- ment Véronique.

Excusez-moi; je n’ai pas l’estomac trés solide (et Julius, dont les ongles étaient soignés, remarquait les gros doigts courts, carrés du bout, d’Anthime); 4 mon retour de Rome, je vous verrai plus longuement, et je vous entre- tiendrai, cher Anthime, du nouveau livre que je prépare.

J’ai relu ces jours derniers /Air des Cimes et trouvé ¢a meilleur qu’il ne m’avait paru d’abord.

Tant pis pour vous! C’est un livre manqué; je vous expliquerai pourquoi quand vous setez en état de m’entendre et d’apprécier les étranges préoccupations qui m’habitent. J’ai trop a dire. Motus pour aujourd’hui.

Il quitta les Armand-Dubois leur ayant souhaité bonespoir.

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LIVRE QUATRIEME

LE MILLE-PATTES

“Et je me puis apptouver que ceux qui chetchent en gémissant.

PASCAL, 3421.

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Ameédée Fleurissoire avait quitté Pau vec cinq cents francs dans sa poche, qui certainement devaient suffire a son voyage, malgré les faux frais ot |’entrainerait sans doute la malignité de la Loge. Puis, si la somme ne suffisait pas, s'il se voyait contraint de prolonger davantage son

séjour, il ferait appel 2 Blafaphas qui tenait a sa disposition

une petite réserve.

Personne a Pau ne devant savoir od iI allait, il n’avait ptis billet que pour Marseille. De Marseille 4 Rome le billet de troisiéme ne codtait que trente-huit francs quarante et lui laissait la faculté de s’arréter en cours de route; ce dont il pensait profiter pour satisfaire, non point a la curio- sité des lieux étranges qu’il n’avait jamais eue vive, mais a son besoin de sommeil qu’il avait extraordinairement exigeant. C’est-a-dire qu’il redoutait par-dessus tout |’in- somnie; et, comme il importait 4 l’Eglise qu’il arrivat a Rome bien gaillard, il ne regarderait pas a la remise de deux jours, a quelques frais d’hdtel en sus... Qu’était-ce que cela auprés d’une nuit en wagon, blanche 4 n’en pas douter, et malsaine particuli¢érement a cause des exha-

ANDRE GIDE. LES CAVES DU VATICAN, 5 AB > hk Aiarecl HDS Lee OL Ay GS WH br ee )

On ian Aan Ss, | ge Aeadead ete Spon, 130 .LES CAVES DU VATICAN

laisons des autres voyageurs; puis, si l’un d’eux désireux © de renouveler l’air, s’avisait d’ouvrir une fenétre, alors c’était le rhume assuré... Il coucherait donc une premiére nuit 4 Marseille, une seconde 4 Génes, dans quelqu’un de ces hétels point fastueux mais confortables, comme on en trouve facilement dans le voisinage des gares; et n’arri- vetait 4 Rome que le surlendemain soir.

Au _demeurant il s’amusait de ce voyage, et de le faire seul, enfin; 4 quatante-sept ans, n’ayant encore jamais vécu que sous tutelle, escorté partout par sa femme ou pat son ami Blafaphas. Calé dans son coin de wagon, il souriait avec un ait de chévre, du bout des dents, souhaitant bénigne aventure. Tout alla bien jusqu’a Marseille.

Le second jour il fit un faux départ. Tout absorbé dans la lecture de Baedeker de I’Italie Centrale qu’il venait d’ache- ter, il se trompa de train et fila droit sur Lyon, ne s’en apergut qu’a Arles, au moment ou le train repartait, et dut poursuivte jusqu’a Tarascon; il dut redéfaire la route; puis prit un train du soir qui le porta jusqu’a Toulon, plutot que de coucher une nouvelle nuit 4 Marseille ot les punaises l’avaieht géné.

La chambre n’avait pourtant pas mauvais aspect, qui donnait sur la Canebiére; ni le lit, ma foi! dans lequel il s’était étendu en confiance aprés avoir plié ses vétements, fait ses comptes et ses priéres. Il tombait de sommeil et s’était endormi aussitét.

Les punaises ont des mceuts particuliéres; elles attendent

bee que la bougie soit soufflée, et, sitét dans le noir, s’élancent. Elles ne se dirigent pas au hasatd; vont droit au cou, qu’elles prédilectionnent; s’adressent parfois aux poignets; quelques

rates préférent les chevilles. On ne sait trop pourquoi elles infusent sous la peau du dormeur une subtile huile urticante

LE MILLE-PATTES . ~ 131

dont la virulence 4 la moindre fri&tion s’exaspére...

La démangeaison qui réveilla Fleurissoire était si vive qu’il ralluma sa bougie et courut au miroir contempletr, sous le maxillaire inférieur, une rougeur confuse semée d’in- distin@s petits points blancs; mais la camoufle éclairait mal; la glace était de tain sali, son regard brouillé de som- meil... Il se recoucha, frottant toujours; éteignit de nouveau; ralluma cinq minutes aprés, la cuisson devenant intolé- table; bondit 4 sa toilette, mouilla dans le broc son mouchoir et l’appliqua sur la zone enflammée; celle-ci, toujours plus étendue, atteignait 4 présent la clavicule. Amédée crut qu’il tombait malade et pria; puis éteignit encore. Le répit apporté par la fraicheur de la compresse fut de courte durée pour laisser le patient se rendormir; 4 présent se joignait 4 l’atrocité de l’urticaire la géne d’un col de chemise trempé; qu’il trempait aussi de ses larmes. Et tout 4 coup il sursauta d’horreur : des punaises! ce sont des punaises|.., Il s’étonna de n’y avoir pas pensé plus tot; mais il ne con- naissait Vinseéte que de nom, et comment aurait-il assimilé effet d’une morsure précise a cette brdlure indéfinie? Il jaillit hors du lit; pour la troisiéme fois ralluma la bougie.

Théorique et nerveux, il se faisait, comme beaucoup de gens, des idtes fausses sur les punaises, et, glacé de dégout, commenga pat les chetcher sur lui; n’en vit mie; pensa s’étre trompé; déja se recroyait malade. Rien sur les dtaps non plus; mais, avant de se recoucher, l’idée lui vint pour- tant de soulever son traversin. Il apergut alors trois minus- cules pastilles noiratres, qui prestement se muchérent dans un tepli de drap, C’étaient elles!

Posant sa bougie sur le lit, il les traqua, ouvrit le pli, en surprit cing que, pat dégoit, n’osant escarbouiller contre son ongle, il précipita dans son pot de chambre et compissa. Quelques instants il les regarda se débattre,

132 LES CAVES DU VATICAN

content, féroce, et du coup se sentit un peu soulagé. Se tecoucha; souffla. -

Les. démangeaisons presque aussitét redoublérent; de nouvelles, sur la nuque,.a présent. Exaspéré il ralluma, se releva, enleva cette fois sa chemise pour en examiner le col 4 loisir. Enfin il distingua, au ras de la couture, courir, d’impertceptibles points rouge clair, qu’il écrasa contre la toile, ot ils firent une marque de sang; les sales bétes, si petites, il avait peine 4 croire que ce fussent déja des punai- ses; mais, peu aprés, soulevant de nouveau son traversin, il en dénicha une énorme : leur mére assurément; alors encoutagé, excité, amusé presque, il enleva le traversin, défit ses draps, et commenga de fouiller avec méthode. A présent il se figurait partout en voir; mais somme toute n’en ptit que quatre; se recoucha et put gotter une heure de calme.

Puis les brilures recommencérent. Il partit 4 la chasse une fois encore; puis enfin, excédé, se laissa faite et remar- qua que la cuisson, s’il n’y touchait pas, se calmait somme toute assez vite. A l’aube les derniéres, repues, le laissérent. Il dormait d’un sommeil profond quand le gargon vint le réveiller pour son train,

A Toulon ce furent fes puces)

Sans doute les avait-il récoltées en wagon. Toute la nuit il se gratta, tourna et retourna sans dormir. Il les sentait qui lui couraient le long des jambes, lui chatouillaient les reins, l’enfiévraient. Comme il était de peau délicate, d’exu- bérants boutons se soulevaient sous leurs morsures, qu’il enflammait en se grattant comme 4 plaisir. Il ralluma plu- sieuts fois sa bougie; il se relevait, enlevait sa chemise, la remettait, sans avoir pu en tuer une; a peine les aperce-. vait-il un instant : elles échappaient & sa prise, et, méme:s’ib

LE MILLE-PATTES - 133

patvenait 4 les saisir, lorsqu’il les croyait mortes, aplaties sous son doigt, elles se regonflaient a l’instant méme, repar- taient sit6t sauves et bondissaient comme devant. Il en venait a regretter les punaises. Il enrageait, et dans 1’éner- vement de ce pourchas inutile acheva de compromettre son sommeil.

Et toute la journée du lendemain ses boutons de la nuit le démangérent, tandis que des chatouillements neufs l’avertissaient. qu’il était toujours fréquenté. L’excessive chaleur augmentait considérablement son malaise. Le wagon fegorgeait d’ouvriers qui buvaient, fumaient, ctachaient, rotaient, et mangeaient un cervelas d’une senteur tellement forte que Fleurissoire, 4 plus d’un coup, pensa vomir. Il n’osa cependant quitter ce compartiment qu’a la frontiéte, de crainte que les ouvriers, le voyant monter dans un autre, n’allassent supposer qu’ils le génaient; dans le compartiment ou ensuite il monta, une volumineuse nourtice changeait les couches de son poupon. II tacha néanmoins de dormir; mais il était alors géné par son cha- peau. C’était un de ces chapeaux plats, de paille blanche a ruban noir, de l’espéce de ceux qu’on appelle communé- ment : canotiers. Quand Fleurissoite le laissait dans sa position ordinaire, le bord rigide écartait sa téte de la cloison; si, pour s’appuyer, il relevait un peu le chapeau, la cloison le précipitait en avant; lorsque, au contraire, il réprimait le chapeau en arriére, le bord se coingait alors entre la cloison et sa nuque et le canotier au-dessus de son front se levait comme une soupape. II prit le parti de l’en- lever complétement et de se couvrir le chef de son foulard que, pat ctainte du jour, il laissait retomber devant ses yeux. Du moins il s’était précautionné pour la nuit : il avait acheté 4 Toulon, le matin, une boite de poudre inseéti- cide et, dat-il payer cher, pensait-il, il n’hésiterait pas, ce

134 LES CAVES DU VATICAN .

soit-la4, 4 descendre dans un des meilleurs hdétels; car si cette nuit il ne dormait pas davantage, dans quel état de misére physiologique arriverait-il 4 Rome? a la merci du moindre franc-macon.

Devant la gare de Génes stationnaient les omnibus des principaux hotels; il alla droit 4 l’un des plus cossus, sans se laisser intimider par la morgue du laquais qui s “empara de sa piteuse valise; mais Amédée ne s’en voulait point séparer ; il refusa de la laisser poser sur le dessus de la voiture, exigea qu’on la mit, 14, prés de lui, sur le coussin de la ban- quette. Dans le vestibule de l’hétel le portier en parlant francais le mit 4 l’aise; alors il se langa et, non content de demander “une trés bonne chambre ”’, s’enquit des prix de celles qu’on lui proposait, résolu, au-dessous de douze francs, 4 ne tien trouver a sa convenance.

La chambre de dix-sept francs pour laquelle il se décida, aprés en avoir visité plusieurs, était vaste, propre, élégante, sans exces; le lit avancait dans la piéce, un lit de cuivre, net, assurément inhabité, a qui le pyréthre ett fait injure, Dans une sorte d’armoite énorme, la toilette était dissi- mulée. Deux larges fenétres ouvraient sur un jardin; Amédée, penché vers la nuit, contempla d’indistin&s et sombres feuillages, longuement, laissant l’air tiéde lente- ment calmer sa fiévre et le persuader au sommeil. Au-dessus du lit, un voile de tulle retombait en brouillard exa€tement de trois cétés; de petits cordonnets, semblables aux ris d’une voile, le relevaient par-devant dans une courbe gracieuse. Fleurissoire reconnut 1a ce qu’on appelle : mousti- quaire dont il avait toujours dédaigné d’user.

Aptés s’étre lavé, il s’étendit avec délices dans les draps frais. Il laissait la fenétre ouverte; non toute grande assuré- ment, pat crainte du rhume et de l’ophtalmie, mais un dés battants rabattu de maniére que ne lui parvinssent pas direc-

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tement les effluves; fit ses comptes et ses priéres, puis éteignit. (L’éclairage était électrique, qu’on arrétait. en chavirant la chevillette d’un interrupteur de courant.)

_Fleurissoite allait s’endormir lorsqu’un mince chanton- mMement vint lui remémorer cette précaution, qu’il n’avait point prise, de n’ouvrir la fenétre qu’aprés avoir éteint; cat la lumiére attire les moustiques. Il lui souvint aussi d’avoir lu quelque part des remerciements au bon Dieu pour avoir doué l’inseéte volatile d’une petite musique patti- culiére, propre a avertir le dormeur a I’instant qu’il allait étre piqué. Puis, il fit retomber tout autour de lui la mousse- line infranchissable. Combien cela ne vaut-il pas mieux, aprés tout, pefisait-il en s’assoupissant, que ces petits cdnes en feutre d’herbe séche, que, sous le nom baroque de fidibus, débite le pére Blafaphas; on les allume sur une soucoupe de métal; ils se consument en répandant une grande abondance de fumée narcotique; mais devant que d’engourdir les moustiques, ils asphyxient 4 demi le dor- meut. Fidibus! quel dréle de nom! Fidibus... ”’ Il s’endor- mait déja quand, soudain, a l’aile gauche du nez, une vive pigire. Il y porta la main; et tandis qu’il palpait doucement wb le cuisant soulévement de sa chair : piqhre au poignet. of Puis, contre son oreille un zézaiement natquois....Horreur! pe il avait enfermé l’ennemi dans la place! Il.atteignit la chevil- lette et rétablit le courant. ~ Oui! le moustique était la, posé, tout en haut de la mousti- Un" ; quaite. Un peu presbyte, Amédée le distinguait fort bien, Ad fluet jusqu’a l’absurde, campé sur quatte pieds et portant ye rejetée en atriére la derniére paite de pattes, longue et © comme bouclée; l’insolent! Amédée se dressa debout. sur son lit. Mais comment écraser Vinseéte contre un tissu (” fuyant, vaporeux?... N’importe! il donna du plat de la row

ano

136 LES ‘CAVES: .DU“VATICAN

main, si fort, si vite, qu’il crut avoir crevé la moustiquaire. A-coup str le moustique y était; il chercha des yeux le cadavte; ne vit rien; mais sentit une nouvelle piqire au jarret. ,

Alots, pout ptotéger du moins le plus possible de sa personne, il rentra dans son lit; puis resta peut-étre un quart d’heure, hébété, n’osant plus éteindre. Puis, tout de méme rassuté, ne voyant ni n’entendant plus d’ennemi, éteignit. Et tout de suite la musique recommenga.

Alors il ressortit un bras, gardant la main prés du visage, et, par instants, quand il en croyait sentir un, bien posé, sur son front ou sa joue, appliquait une vaste claque. Mais, sit6t aprés, il entendait de nouveau l’inse&te chanter.

Aprés quoi il eut l’idée de se couvrir la téte de son foulard, ce qui_géna considérablement_sa_volupté_respi- ratoite, et ne l’empécha pas d’étre piqué au menton.

Alots le moustique, repu sans doute, se tint coi; du moins Amédée, vaincu pat le sommeil, cessa-t-il de l’en- tendre; il avait enlevé le foulard et dormait d’un sommeil enfiévré; il se grattait tout en dormant. Le lendemain matin son nez, qu’il avait naturellement aquilin, ressemblait a un nez d’ivrogne; le bouton du jarret bourgeonnait comme un clou et celui du menton. avait pris un aspe& volcanique qu’il recommanda 4 la sollicitude du barbies lorsque, avant de quitter Génes, il se fit taser, pour arrivet décent 4 Rome.

Il

A Rome, comme il lanternait devant la gate, sa valise 2 la main, si fatigué, si désorienté, si perplexe qu’il ne st décidait a tien et ne se sentait plus de force que pour repous:

LE MILLE-PATTES 137

set les avances des portiers d’hétels, Fleurissoire eut la fortune de rencontrer un facchino qui parlait francais.

» Baptistin était un jeune natif de Marseille, presque glabre

encore, a l’ceil vif, qui, reconnaissant en Fleurissoire un

_ pays, s’offrit a le guider et a lui porter sa valise.

Fleurissoire, durant la longueur du voyage, avait potassé son Bedeker, Une sorte d’instin&, de pressentiment, d’aver- tissement intérieur, détourna presque aussitét du Vatican sa pieuse sollicitude, pour la concentrer sur le Chateau Saint-Ange, l’ancien Mausolée d’Adrien, cette gedle célébre qui, dans de secrets cachots, avait jadis abrité maints prisonniers illustres, et qu’un corridor souterrain rfelie, parait-il, au Vatican.

Il contemplait le plan. C’eét la qu’il faut trouver a se loger ”, avait-il décidé, posant l’index sur le quai di Tordi- nona, en face du Chateau Saint-Ange. Et, par une con-